Clément MORET

(Par Pierre d'Ocagne)

1885 - 1943

Grand Officier de la Légion d'honneur - Commandeur de l'Empire britannique

Gouverneur de la Banque de France, Président de l'Union Industrielle de Crédit, Vice-Président du Crédit Lyonnais, Administrateur de la Compagnie Universelle du Canal Maritime de Suez, de la Compagnie des Entrepôts et Magasins Généraux de Paris, de la Compagnie d'assurance La France et, sur ordre du Gouvernement, du Crédit National.

 

Né en septembre 1886 à Dormans, il épouse le 14 avril 1930 Yvonne LOROIS et décède à Versailles le 7 décembre 1943. Il est inhumé à Nantes au cimetière Miséricorde

 

 

Ala fin de la première guerre mondiale à laquelle il n'avait pu participer comme combattant, un accident d'enfance l'ayant rendu infirme du bras droit, Clément Moret était depuis le Ier octobre 1918 Sous-Chef de Bureau à la Direction du Mouvement général des fonds dix ans après son entrée dans l'Administration où il avait déjà gravi les premiers échelons.

Son intelligence et sa formation juridique, - il était Docteur en droit et diplômé des Sciences Politiques, - lui avaient valu d'être remarqué par ses Directeurs : M. Luquet, futur Sous-Gouverneur de la Banque de France, et M. Celier, plus tard Président du Comptoir National d'Escompte de Paris, qui lui confièrent l'étude des modifications et du renouvellement de la convention de l'État avec la Banque de l'Algérie, objet des lois des 29 décembre 1911 et 29 décembre 1918.

Peu après se posa le problème de l'administration des provinces recouvrées. La France se devait d'y envoyer des fonctionnaires d'élite, capables de rétablir dans les meilleures conditions le contact entre la Mère-Patrie et les populations d'Alsace et de Lorraine. Il s'agissait d'une mission de choix que, malgré son regret de se séparer du meilleur de ses collaborateurs, M. Celier ne pouvait lui permettre de refuser.

Clément Moret fut donc détaché le 16 août 1920 auprès du Service général d'Alsace et de Lorraine pour y exercer les fonctions de Directeur de la Comptabilité générale, poste qui comportait en fait les attributions de la direction de la comptabilité publique, du mouvement général des fonds, du budget et de la dette. C'est ainsi qu'il eut à mettre au point le budget spécial de l'Alsace et de la Lorraine et à substituer les règles de la comptabilité française à celles qui étaient antérieurement appliquées.

Le tact et la souplesse avec lesquels il accomplit ces travaux délicats le désignèrent tout naturellement pour remplacer le 17 mai 1922 M. Borduge comme Directeur des Finances d'Alsace et de Lorraine. Il eut ainsi à terminer l'introduction de la législation fiscale française dans les trois départements du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle et à en assurer la stricte application.

Cette tâche n'était pas toujours aisée et pour manœuvrer sans heurt avec les Chambres de Commerce et les Chambres d'Agriculture, âpres défenseurs des intérêts de leurs com- mettants, il fallait à la fois toute sa diplomatie et son affabilité. Il sut toujours concilier les intérêts locaux avec la nécessité d'étendre aux départements recouvrés la législation du reste du pays de telle sorte que malgré sa position délicate il devint et resta jusqu'au terme de sa vie l'ami de nombreuses personnalités alsaciennes qu'il connut à Strasbourg.

Tout en restant maintenu en service détaché. Clément Moret gravissait les divers échelons administratifs et était nommé chef de bureau le 24 décembre 1923, puis Trésorier Payeur Général en février 1924. Entre temps le Gouvernement avait rendu hommage aux résultats qu'il obtenait à Strasbourg et l'avait nommé le 30 août 1923 à l'âge de 38 ans Chevalier de la Légion d'honneur.

Les premières difficultés d'organisation en Alsace-Lorraine étant résolues, rien ne s'opposait plus à sa réintégration dans le cadre normal de l'Administration. Il fut nommé le Ier septembre 1924 Trésorier Payeur Général à Chartres où il ne fit qu'un passage éclair.

En effet l'instabilité politique provoquée par l'avènement du Cartel des Gauches succédant à la " Chambre bleu-horizon " de 1919, avait bouleversé les Finances publiques. Pour subvenir aux besoins du Trésor, la Banque de France dépassait le plafond autorisé d'émission de billets et sur toutes les places étrangères les spéculateurs jouaient à la baisse du franc. L'exemple de la faillite allemande de 1923 et de l'effroyable perturbation qu'elle avait provoquée enveloppait l'ensemble de l'économie française d'une atmosphère de défaite.

C'est en ces circonstances tragiques que Clément Moret fut appelé par le Ministre des Finances à prendre le 17 décembre 1924 la succession de M. de Moûy au poste de Directeur du Mouvement général des fonds, centre de l'action que le gouvernement pouvait exercer sur le marché des changes devant la répugnance de la Banque de France à intervenir. endant toute l'année 1925 et les premiers mois de 1926, la succession rapide de nombreux Ministres des Finances ne put permettre l'élaboration d'une véritable politique financière et la tâche des hauts fonctionnaires fut essentiellement d'assurer la continuité des opérations courantes en dépit des changements d'équipes politiques. Ce fut alors une période de surmenage intense sans efficacité au cours de laquelle il arrivait parfois au Directeur du Mouvement général des fonds de rester à son bureau nuit et jour pendant trente-six heures de suite, aussi bien pour faire face à la situation au jour le jour, qu'afin de mettre le nouveau Ministre au courant de ce qui avait été fait avant son arrivée rue de Rivoli.

Clément Moret énumère ainsi les causes profondes de la baisse du franc qu'il estime essentiellement d'ordre psychologique : en ce qui concerne les étrangers, peu de confiance dans la sincérité de nos budgets, crainte d'inflation nouvelle et instabilité politique ; en ce qui concerne nos nationaux, trouble profond causé par les augmentations d'émission de billets de banque dans le passé, perspectives de consolidation des Bons de la Défense Nationale ou des bons à court terme, inégalités et surcharges fiscales, menaces de prélèvement sur le capital, possibilités d'atteinte à la propriété. Le mal qui était ancien s'était aggravé les mois précédents et avait entraîné chez certaines classes un pessimisme défini par l'expression de " fuite devant le franc" et traduit à la fois par des achats de devises très supérieurs aux besoins des importateurs et la rétention de celles qui provenaient de nos exportations.

En avril 1926, sous le Ministère Briand, l'heureuse conclusion des accords franco-anglais et franco-américain ainsi que la loi des Finances récemment promulguée comportant pour la première fois depuis la guerre un rigoureux équilibre des recettes et des dépenses l'incitèrent à provoquer une intervention directe du Gouvernement sur le marché des changes.

Sur son impulsion, la livre, alors " monnaie étalon ", portée en quelques jours à 178 francs, retombe à 145 francs, mais l'opposition farouche du Gouverneur de la Banque de France en dépit des objurgations du Président du Conseil, du Ministre des Finances et du Comité des Experts ne permet pas au Gouvernement d'exploiter à fond son avantage, la livre fait une nouvelle poussée à 173 francs, l'intervention doit être abandonnée et le ministère démissionne.

Joseph Caillaux, prenant le portefeuille des Finances, convaincu de la possibilité de stabiliser le franc décide alors de remplacer le Gouverneur et un Sous-Gouverneur de la Banque de France afin d'établir une étroite collaboration entre la rue de Rivoli et la rue de la Vrillière. Sur l'insistance de Clément Moret, le professeur Charles Rist, dont les vues sur la stabilisation concordait avec les siennes, fut nommé Sous-Gouverneur.

Mais le ministère ne dura que quelques jours, très vite remplacé par le Cabinet Herriot-de Monzie qui laissa lui-même très rapidement la place au ministère Poincaré.

Le Président du Conseil qui s'était réservé le portefeuille des Finances, était vivement opposé au rapport du Comité des Experts, et tout en accordant sa confiance au Directeur du Mouvement général des fonds fut sur le point de remplacer à la Banque de France la nouvelle équipe Moreau, Rist.

La position de Clément Moret, nettement favorable à la stabilisation, et d'autre part, fonctionnaire loyal et irréprochable, se trouvait donc particulièrement difficile. Après l'échec précédent, il avait en effet énoncé la conclusion suivante :

" Quoi qu'il en soit, le Gouvernement, dans des circonstances aussi graves, ne peut tout d'abord qu'être un Gouvernement d'union nationale, tous les partis étant appelés à prendre leurs responsabilités. Il doit être un Gouvernement fort n'ayant pour programme que le salut du franc et faire adopter le moment venu, sans rien en modifier, les recommandations que présentera le Comité des Experts et qui formeront un ensemble dont rien ne saurait être retranché ".

Or l'avènement de Poincaré dont l'immense prestige était de nature à rendre confiance au public, se conjugant avec les intentions des nouveaux Gouverneurs, remplissait parfaitement ces conditions et il était de la plus haute importance de ne pas laisser passer cette occasion en un moment aussi périlleux.

Ce fut donc par un travail constant de persuasion que Clément Moret amena le point que Raymond Poincaré pouvait répondre à ceux qui l'interviewaient : " Voyez Moret c'est lui qui m'inspire ".

L'effort quotidien du Directeur du Mouvement des fonds ne peut être mieux éclairé que par l'anecdote suivante rapportée par Charles Rist :

" J'eus l'occasion, dès les premiers jours de ma présence à la Banque, de constater la confiance entière que M. Poincaré avait en son Directeur du Mouvement des fonds. J'avais été convoqué un matin à huit heures, par le Ministre des Finances avant de prendre, à sa demande, le train pour Bruxelles où je devais me mettre en contact avec quelques personnalités, en particulier M. Franqui. Arrivé à cette heure matinale dans le Cabinet du Président du Conseil, celui-ci me dit : " Vous voyez il n'y a encore personne au Ministère, il n'y a que Moret qui soit à son poste ".

Plus tard, le Gouverneur Moreau pouvait déclarer devant le Conseil de Régence de la Banque de France en cédant à Clément Moret son fauteuil de Gouverneur :

" Dans l'accomplissement de cette grande œuvre, M. Moret a été pour M. Poincaré un auxiliaire incomparable, un confident de tous les instants ; rendant alors visite à M. Poincaré plus que quotidiennement, je n'ai jamais eu avec lui un entretien d'où M. Moret fût absent". Rien ne saurait plus exactement définir le poids de la tâche assumée pendant cette période par le Directeur du Mouvement des fonds que la lettre adressée par Clément Moret au Président de la Commission d'enquête parlementaire sur l'affaire Oustric :

Paris, le 28 mars 1931.Monsieur le Président,

Ce n'est pas sans une stupéfaction douloureuse que j'ai lu dans le rapport de la commission d'enquête sur l'affaire de la Snia Viscosa, le chapitre intitulé " Le manque de courage civique ", consacré à l'attitude du Directeur du Mouvement général des Fonds de 1926. Il y est parlé de 1' " énergie défaillante ", de la " volonté affaiblie ", des hauts fonctionnaires de l'Administration des Finances, des " accommodements trop faciles pris avec une conscience qu'on aurait voulu plus intransigeante ". Un " non " de ma part eût tout arrêté ; mais mon " amitié " pour M. Raoul Péret m'aurait empêché de le prononcer et ma conscience de haut fonctionnaire aurait dû s'en alarmer.

La formule employée dans mon rapport était peut-être, dit la commission, celle d'un diplomate trop souple, ne voulant pas déplaire à son chef; ce n'était pas celle d'un grand a commis " découvrant, au delà de l'anti-chambre ministérielle, de plus vastes horizons : les grands intérêts nationaux.

Vous comprendrez. Monsieur le Président, que je ne puisse laisser dire et écrire cela sans protester.

S'il est facile de porter une appréciation sur un fonctionnaire qu'on n'a pas vu à l'œuvre, mais qu'on a simplement entendu s'expliquer sommairement sur une affaire déterminée, alors qu'il ne supposait pas qu'on pût le mettre en cause, il me semble que ce fonctionnaire a le droit de dire à ceux qui l'ont jugé sans le connaître comment il a compris son devoir de Directeur. Vous pourrez ensuite décider si réellement il n'a pas " servi " comme doit le faire un bon serviteur de l'Etat. Je m'en remets pour cela à votre impartialité.

Toute ma carrière, je n'hésite pas à le dire, a été une carrière de dévouement à la chose publique, d'abnégation, de renoncement à tout intérêt personnel. Aucun de mes avancements n'a été dû à l'intrigue ou à la faveur et vous ne trouverez trace dans mon dossier, à quelque étape que ce soit, d'aucune intervention.

J'ai été nommé Directeur du Mouvement général des fonds, en décembre 1924, sans avoir une seule fois au préalable rencontré le Ministre des Finances qui m'a choisi, sans avoir chargé qui que ce fût de le pressentir, surpris moi-même dans mon coin de province de cette désignation que je n'avais pas désirée et dont je redoutais même les conséquences car je n'étais pas encore complètement rétabli d'une douloureuse maladie qui avait mis pendant longtemps mes jours en danger et m'avait retenu huit mois loin de mon bureau. Je n'avais à cette promotion aucun intérêt pécuniaire, non plus, puisque la Trésorerie Générale d'Eure-et-Loir rapportait quelque 56.000 francs par an, alors que le traitement de Directeur, rue de Rivoli, n'était à l'époque que de 40.000 francs.

J'ai pris pour règle, pendant mes quatre ans de Directorat, de n'avoir de compte qu'à la caisse centrale du Trésor. Lorsque j'avais des fonds à employer, je n'ai jamais voulu acheter que de la rente française ou des obligations de Chemins de fer, je n'ai jamais fait d'autre placement, pensant que ma fonction même m'obligeait à sacrifier tous mes intérêts matériels pour affirmer ma confiance dans les fonds publics et dans la monnaie nationale et tenant, par dessus tout, à ce qu'on ne pût dire que j'avais profité des renseignements que j'avais dans mon service pour réaliser des opérations fructueuses.

J'ai quitté le Mouvement général des fonds peut-être un peu moins riche, je n'ai jamais fait le calcul, en tout cas, certainement pas plus riche que quand j'y suis entré. Je suis resté pauvre parce que j'ai voulu rester pauvre, et peut-être vous étonnerez-vous d'apprendre qu'un grand Directeur de Ministère, jusqu'au moment où il a habité la Banque de France, n'avait qu'un appartement du très modeste loyer de 2.500 francs par an.

Au risque parfois d'impolitesse, j'ai toujours systématiquement et farouchement, pendant la durée de mes fonctions, refusé toutes les invitations qui m'étaient adressées de l'extérieur, parce que je voulais garder une intransigeante indépendance. Est-ce là, je vous le demande, le fait d'un " souple diplomate ", d'un diplomate qui cherche au dehors des relations profitables? J'ai déclaré à maintes reprises à qui voulait m'entendre, qu'on m'offrirait en vain, comme on l'a fait à certains de mes collègues, un poste dans un établissement privé, et que, si je devais sortir un jour de l'Administration, ce serait par la grande porte, c'est-à-dire pour occuper une place à laquelle j'aurais été officiellement affecté par le Gouvernement. Cette déclaration a été faite à tout le monde, sauf à mes chefs hiérarchiques, à qui je n'ai jamais rien demandé.

J'ai consacré, malgré ma santé débile, la totalité de mon temps et de mon activité à mes fonctions, sans aucune vie extérieure, sans détente, même le dimanche, sans jamais une journée de vacances, arrivé à mon bureau depuis bien longtemps avant l'heure normale, voulant tout voir par moi-même et m'occuper, dans les moindres détails, de ma direction.

Une fois sur trois peut-être, je n'avais même pas le temps de déjeuner. C'était la fièvre administrative, la vie intense, fatigante, menée jusqu'à huit heures et demie du soir dans les journées ordinaires et jusqu'à une heure avancée de la nuit quand il y avait des mesures spéciales à prendre ou à étudier. Et, des mesures spéciales, il y en a eu presque toujours à prendre ou à étudier pendant mes quatre années de Directeur, car j'ai pris mon service, fin décembre 1924, à une époque tragique pour les finances publiques, en pleine crise de confiance. L'année 1925 et l'année 1926 ont été particulièrement difficiles et éprouvantes. J'ai, avec dix ministres successifs, essayé sans trêve et sans répit, de redresser le cours des choses. J'ai passé dans des moments de détresse plusieurs nuits de suite sans me coucher ; cherchant coûte que coûte des solutions avec mes chefs, avec mes collègues, avec mes collaborateurs, avec des techniciens, avec les commissions de la Chambre et du Sénat. Pendant trois semaines, en avril 1925, je n'ai jamais dormi plus de trois heures par nuit, pour en arriver ensuite, exténué, à une maladie avec grosse fièvre chaque soir sans que pour cela, malgré les ordres formels du médecin, j'aie un seul instant interrompu mon service.

Vous imaginez-vous ce qu'a pu être cette existence ? Croyez-vous qu'ailleurs que chez des fonctionnaires on soit capable de se ruiner ainsi le corps et l'esprit par passion de l'intérêt général et pour la satisfaction du devoir accompli? Le seul réconfort à cette vie d'enfer, jusqu'au moment où M. Poincaré est arrivé au pouvoir, où j'ai pu l'aider à réaliser le redressement financier de la France, ce qui est la fierté de ma vie, a été précisément l'apaisement de ma conscience. Et c'est cela que la commission conteste. Monsieur le Président, j'ai beau rentrer en moi-même, je crois que j'ai droit à ma propre estime.

Il faut, dites-vous, avoir quelque indulgence pour les ministres qui ne sont que des hôtes de passage dans leurs départements, qui n'ont pas le temps de longs desseins, sinon de vastes pensées. Vous les dépeignez tiraillés, sollicités, visités, pris par la besogne parlementaire, entraînés au Sénat, à la Chambre, devant les commissions, absorbés par la signature et qui n'ont pas toujours le temps ou la quiétude de pensée et de jugement pour se faire sur tous les dossiers une saine opinion.

Vous ne vous êtes pas rendu compte que cette vie des ministres, elle a aussi été, elle doit être encore celle des Directeurs du Mouvement des fonds, inquiets des solutions générales, harcelés de visites, donnant ou rede cinquante à cent coups de téléphone par jour, ayant constamment à prendre des décisions graves, beaucoup verbalement et sans le secours de dossiers, et qui ne pouvaient, par la force des choses, affecter à des affaires spéciales qu'un laps de temps limité. Croyez-vous que j'aie pu donner à l'autorisation intéressant la Snia Viscosa autant de temps que vous y avez consacré vous-même? J'ai pris une position de principe, vous savez laquelle (i), je l'ai soutenue énergiquement et à maintes reprises, jusqu'à la dernière minute, sans avoir à entrer dans les détails que mon Ministre connaissait mieux que moi-même. Ce Ministre, je ne l'avais jamais rencontré avant qu'il vînt rue de Rivoli, je n'ai jamais été reçu chez lui pendant qu'il était mon chef, je ne lui ai jamais fait visite depuis sa démission de 1926. J'ai été son loyal et dévoué collaborateur, comme j'ai été celui de tous ceux sous les ordres desquels j'ai servi ; mais je n'ai pas été plus que cela, et le rapport fait erreur en supposant que mon attitude aurait pu être dictée par l'amitié.

Le rapport dit encore qu'un mot décisif que j'aurais prononcé, qu'une volonté mieux affirmée ou plus courageuse de ma part, et il n'y aurait pas eu d'affaire de la Snia Viscosa. C'est tout à fait inexact. Je ne vous ai pas dit, j'estime que je n'avais pas à le faire, ce qui s'est (i) Refus d'autoriser l'introduction de la Snia Viscosa.cevant passé dans les entretiens que j'ai eus avec mon Ministre. Ce que je puis vous affirmer, c'est que la décision de signer était irrévocablement prise, qu'aucun obstacle ne pouvait y être apporté. Je vous demande ce que je pouvais faire après avoir signalé, et avec vigueur, je vous prie de le croire, les inconvénients de la mesure envisagée, en présence de cette réponse nette et précise : " Vos objections sont des objections d'ordre technique ; j'en reconnais toute la valeur, mais il y a d'autres considérations d'ordre général qui me déterminent, des considérations politiques, à l'appréciation du seul ministre des finances : j'ai pesé mes responsabilités, je signerai ". Le fonctionnaire qui a fait ce qu'il a pu pour défendre sa thèse ne doit pas perdre de vue qu'il reste un subordonné. Il a l'esprit hiérarchique ; il s'incline devant un ordre, quelque amertume qu'il en ressente.

Il m'est arrivé bien souvent d'avoir des divergences de vues avec des Ministres. Dans une circonstance très grave pour les destinées du pays, circonstance sur laquelle je vous demande la permission de ne pas m'appesantir - c'était en 1925 - j'ai dit, avec toute ma liberté d'esprit et toute mon indépendance, mon opposition irréductible à une mesure dont je prévoyais de redoutables conséquences. Le Ministre de l'époque, animé d'une scrupuleuse droiture que tous reconnaissent, m'a, lui aussi, opposé la question politique. Il a refusé, pour des raisons que je n'avais pas à discuter - les événements ont prouvé du reste qu'il a eu tort - de tenir compte de l'opinion que j'avais très véhémentement soutenue auprès de lui.

J'ai cru devoir, dans ces conditions, lui présenter une note de service pour dégager ma responsabilité, en reprenant les arguments que j'avais invoqués dans ma longue conversation avec lui. Dès qu'il a reçu ce document administratif, il m'a fait venir et m'a vivement reproché mon attitude qu'il a qualifiée d'incorrecte et d'inadmissible : " Un fonctionnaire n'a pas à se couvrir, m'a-t-il dit, vis-à-vis de son supérieur responsable. Lorsqu'on travaille avec lui en toute loyauté, en tout esprit de collaboration, comme on le doit, on n'a pas le droit d'extérioriser une opinion différente de la sienne ; qu'on ait avec lui son franc parler, qu'on lui prodigue les avertissements et les conseils c'est indispensable, le Directeur est là pour cela, mais il doit faire confiance à celui qui, en définitive, a seul à prendre cette décision; il n'a pas à lui créer des difficultés et, s'il ne partage pas son opinion, c'est un manque au devoir professionnel de l'exprimer par écrit après l'avoir dit ". Cette leçon d'un chef particulièrement averti, qui a tenu et tient encore une place considérable dans les milieux politiques, m'a donné beaucoup à réfléchir. Je l'ai longuement méditée et en définitive je me suis dit que l'appréciation du devoir d'un fonctionnaire était quelque chose de bien difficile et de bien délicat, et que j'avais peut-être eu tort d'envoyer ma note de couverture à un supérieur que je tenais en particulière estime.

Depuis cet incident de 1925, je n'ai jamais été en présence d'un pareil cas de conscience. Si j'avais eu, l'année suivante, l'impression que M. Péret fût un malhonnête homme, décidé par des considérations d'intérêt personnel, je n'aurais certes jamais présenté le rapport dans la forme dans laquelle il a été établi. Mais cette impression n'a jamais été la mienne, et je n'ai pas eu une hésitation sur la façon dont je devais alors comprendre mon devoir.

Je vous demande instamment, Monsieur le Président, de lire la présente lettre à vos collègues de la commission, en les priant de délibérer à son sujet.

J'attends avec confiance la réponse que vous voudrez bien m'adresser et vous prie d'agréer, Monsieur le Président, l'assurance de ma haute considération. C. MORET.

Est-il utile d'ajouter qu'après réception de cette lettre et autorisé par Clément Moret, le Président de la Commission en décidait la publication intégrale et lui exprimait ses regrets ?

Les éminents services que Clément Moret avait rendus au Président Poincaré pendant cette période particulièrement délicate lui valurent, peu après la promulgation de la loi monétaire de 1928, adoptée par la Chambre par 450 voix contre 22, d'être appelé aux fonctions de second Sous-Gouverneur de la Banque de France le 20 novembre 1928 et, quelques semaines plus tard, le 6 février 1929, premier Sous-Gouverneur.

Ayant participé, à la fin de 1928, sous l'autorité du Président du Conseil, aux négociations internationales ouvertes entre les principaux Gouvernements créanciers de l'Allemagne en vue de rechercher les ternies d'un règlement général de la question des réparations de guerre, il fut tout naturellement chargé par le Gouverneur Moreau d'établir la liaison entre le Comité des experts internationaux et M. Raymond Poincaré.

Ce Comité termina sa tâche le 7 juin 1929 après avoir élaboré le plan Young dont l'une des principales dispositions prévoyait la création de la Banque des Règlements Internationaux. Les statuts de cet Etablissement devaient être rédigés par un Comité spécial formé des représentants des banques d'émission de France, d'Angleterre, d'Allemagne, de Belgique, d'Italie, des Etats-Unis et du Japon.

Désigné comme représentant de la Banque de France, Clément Moret se rendit à Baden-Baden en octobre 1929 et, dès l'ouverture de la Conférence, soumit un projet de statuts qui fut pris comme base de discussion. Pendant le mois que durèrent les négociations des divergences profondes apparurent entre les diverses délégations. Il s'employa à les aplanir de telle sorte que les travaux purent se terminer dans des conditions pleinement satisfaisantes pour les intérêts français, notamment le choix d'un de nos compatriotes, M. Pierre Quesnay, en qualité de Directeur Général.

Il fit ensuite partie des conférences qui se tinrent à La Haye en août 1929 et janvier 1930 pour l'adoption et la mise en vigueur du plan Young.

Lorsque M. Emile Moreau avait fait connaître au Gouvernement son intention de quitter la carrière publique, M. Germain-Martin, alors Ministre du Budget, désirait vivement abandonner son portefeuille pour s'asseoir dans le fauteuil du Gouverneur de la Banque de France, situation qu'il estimait sans doute plus stable.

Seules la menace de démission de deux Membres du Cabinet et l'intervention du Président de la République l'amenèrent à abandonner son projet. " Vous, Ministre du Budget, lui dit Gaston Doumergue, vous nommer Gouverneur de la Banque de France, mais c'est exactement comme si le Ministre de l'Intérieur voulait se nommer sous-préfet ! "

Le choix du Président s'est alors porté sur Clément Moret, premier Sous-Gouverneur; en sa faveur, M. Emile Moreau avait vivement plaidé et, en installant son successeur dans ses nouvelles fonctions, déclarait au Conseil de Régence : " La nomination de M. Clément Moret comble tous mes vœux : elle satisfait à la fois mon cœur et ma raison ".

Le décret du 25 septembre 1930 nommait à la fois le plus jeune Gouverneur qui ait jamais été, 45 ans exactement, et le premier Sous-Gouverneur élevé à cette position. C'est donc contre toute tradition et devant les mérites exceptionnels de Clément Moret que lui fut confiée la haute direction de notre Institut d'Emission.

Cette promotion, si elle comblait les vœux de M. Emile Moreau, n'était pas non plus pour déplaire à son successeur qui allait être en mesure d'assurer à la tête de la Banque de France la défense de la jeune monnaie à la création de laquelle il avait contribué avec tant d'ardeur. ***

Si la situation économique et financière de la Banque de France et de la monnaie nationale se présentait favorablement à la fin de l'année 1930, la crise mondiale, les dévaluations de la livre sterling et du dollar allaient rapidement offrir au nouveau Gouverneur l'occasion de poursuivre la politique de fermeté qu'il avait toujours préconisée. Au lendemain de la chute de la livre sterling, la Banque dut se résoudre à convenir très rapidement en or un portefeuille de devises étrangères provenant des interventions sur le marché monétaire pendant la période de stabilisation et dont elle avait jusqu'alors escompté la résorption progressive. Cette décision posait un grave problème d'exploitation motivé par la disparition presque totale des revenus de ses avoirs extérieurs, soit la moitié à peu près de ses bénéfices.

Il fallut donc adapter les frais d'exploitation de la Banque à ses ressources intérieures. Le total des dépenses de 440 millions de francs en 1930 dut subir de fortes diminutions : 14 millions en 1931, 45 millions en 1932, 32 millions en 1933 et 14 millions en 1934, plus de 104 millions en quatre ans. Il en résulta un léger excédent des bénéfices normaux sur les frais généraux permettant la distribution aux actionnaires d'un dividende de 200 francs sans prélèvement sur les réserves.

Dans les conditions exceptionnellement difficiles que traversa la Banque un pareil équilibre, obtenu avec un portefeuille inférieur de plus de moitié en valeur or à celui de 1913 et un taux d'escompte de 2 1/2%, apparaît comme très satisfaisant.

Cette stricte politique d'économie n'était certes pas de nature à assurer la popularité du Gouverneur auprès de son personnel. Mais conscient de ses lourdes responsabilités, il s'opposa toujours, malgré sa bonté naturelle, aux solutions de facilité tout en s'efforçant, dans la mesure de ses moyens, de résoudre les situations les plus difficiles.

" M'occupant surtout avec lui des questions de personnel, dit le Sous-Gouverneur Guiraud, j'ai eu maintes fois l'occasion d'apprécier ses grandes qualités de cœur : il se penchait avec amour sur les malheurs qui frappaient les plus humbles et il n'était content que quand il avait réussi à soulager toutes les misères en ayant soin de sauvegarder l'amour-propre de ses obligés ".

Le personnel de la Banque avait su comprendre et estimer l'action difficile de Clément Moret qui pouvait lui déclarer le 2 janvier 1935 :

" La politique de restriction et d'économie que j'ai été contraint de vous imposer a été acceptée par vous, non seulement avec discipline, mais avec bonne volonté et une clairvoyante compréhension des intérêts de la Banque.

Je tiens à vous en remercier de tout cœur... " De son côté la Tribune du Syndicat national du personnel commentait ainsi le départ de son Gouverneur en janvier 1935.

" Ce n'est pas que M. Moret nous ait donné de grandes satisfactions ; au contraire, pour beaucoup de nos Collègues qui se sont vus frappés par les mesures de compressions et d'économies de ces dernières années, son départ ne leur laissera que de l'indifférence. Toutes proportions gardées, si nous voulons être logiques avec nous-mêmes, reconnaissons que durant les cinq ans que M. Moret est resté à la tête de la Banque, il n'eut pas toujours une tâche bien agréable à exercer. Il eut à faire face à des périodes difficiles, convulsions économiques et financières, scandales de toutes sortes ; il s'est montré l'homme averti, dénouant les situations critiques avec une extraordinaire facilité

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A son départ nous tenons à lui exprimer toute notre gratitude pour la sympathie et les bons rapports qu'il a entretenus avec le Syndicat. Nous le remercions respectueusement pour les solutions heureuses qu'il a apportées à nos doléances. Nous ne conserverons de M. Moret que le souvenir d'un homme qui aurait pu faire le bien s'il en avait eu les moyens, et c'est pour cette raison que nous tenons à lui exprimer l'hommage de notre profonde reconnaissance ".

Cet hommage émanant de ceux qui avaient supporté pendant quatre ans l'économie rigide de leur Gouverneur n'en acquiert-il pas une valeur considérable?

***

Pendant les quatre ans et trois mois au cours desquels Clément Moret dirigea l'Institut d'Emission, la politique monétaire n'eut pas à subir de modifications particulières. Chaque année cependant le Gouverneur dut faire face à des événements exceptionnels.

Ce fut d'abord la crise générale des affaires après l'euphorie de l'après-guerre : la surproduction, l'étranglement des débouchés, le chômage, les faillites, notamment celles de la Banque Adam, de la Banque Oustric et de la Banque Nationale de Crédit.

Puis en septembre 1931, la dévaluation de la livre plaçait la Banque dans de graves embarras. Celle-ci détenait en effet un portefeuille considérable en devises acquises pendant la période de stabilisation comme masse de manœuvre destinée à contrebalancer les attaques spéculatives contre la monnaie. Jeter cette masse sur le marché c'était courir à la catastrophe. Avec la plus grande perspicacité, Clément Moret sut s'en débarrasser au moment opportun.

Cette affaire à peine réglée, le Gouvernement des Etats-Unis dévaluait le dollar en suspendant la convertibilité. Soucieux d'écarter toute responsabilité, le Gouvernement français décidait que la Banque de France n'aurait pas à compter sur le secours de l'Etat si la réalisation de ses dollars se révélait désastreuse et recommandait une action prudente afin de ne pas priver la France de l'amitié des Etats-Unis. En liquidant progressivement et avec le minimum de pertes, cet énorme portefeuille de plus de 25 milliards de devises, le Gouverneur affirmait les hautes qualités qui l'avaient fait désigner pour ce poste.

Quand éclatèrent les troubles de février 1934, il dut faire face à une nouvelle et puissante attaque. L'or par centaines de millions, abandonnait les coffres de l'Institut d'Emission pour Londres, New-York, Amsterdam et la Suisse. Clément Moret se refusa énergiquement alors à prendre aucune mesure exceptionnelle tendant à enrayer cet exode qui commençait à inquiéter fortement l'opinion. Et c'est parce qu'il ne voulut jamais envisager un embargo coercitif que, le calme revenu, la confiance dans la monnaie se manifesta à nouveau et que l'or reprit le chemin de la salle souterraine de la rue Croix-des-Petits-Champs. Quel fut le résultat de la politique de Clément Moret pendant cette période de crise économique mondiale et de chaos monétaire international? De fin décembre 1930 à fin décembre 1934, l'encaisse or de la Banque passe de 53 à 82 milliards de francs, couvrant les engagements à vue à concurrence de 53 % fin 1930, 60 % fin 1931, 77 % fin 1932, 78 % fin 1933 et à plus de 80 % fin 1934, cette dernière proportion étant la plus forte depuis la fondation de la Banque et donnant à la France la monnaie la plus saine du monde entier.

On peut affirmer que c'est à lui que l'on doit la résistance du franc à tous les assauts et à tous les traquenards malgré les erreurs de la politique, la tourmente économique et la dévalorisation des plus grandes devises du Monde. A cet égard sa fermeté a pu passer pour de l'intransigeance, mais en portant si haut le respect des disciplines monétaires que jamais la loi de libre entrée ou sortie de l'or n'a été transgressée, le Gouverneur de la Banque de France a valu à notre Institut d'Emission une réputation de solide et entière loyauté ; réputation que les capitaux étrangers ont su apprécier puisqu'ils sont venus se réfugier en France par masses compactes de plusieurs milliards.

Sur le plan international, Clément Moret eut encore à jouer un rôle de premier plan. Constatant en avril 1933, l°rs des négociations de la conférence de Londres engagées pour la stabilisation du dollar et de la livre sterling, que l'opposition du Gouvernement Américain rendait impossible l'élaboration d'un accord concret, il réunit les représentants des pays demeurés fidèles à l'étalon or et constitua en juillet avec les Pays-Bas, la Belgique, l'Italie et la Suisse, ce qu'on appela le " bloc or ", premier effort, malheureusement abandonné après son départ, vers une union européenne continentale.

Clément Moret représentait alors aux yeux de tous les techniciens la plus haute et la plus pure incarnation de l'orthodoxie monétaire, quelque chose qui à cette époque désaxée revêtait un caractère quasi surnaturel et éminemment respectable : il était, si l'on peut dire, la personnification de la charte de l'étalon or.

Le Gouverneur pouvait être légitimement fier de son œuvre lorsque le Ministre des Finances le convoqua le Ier janvier 1935 afin de lui transmettre les félicitations du Gouvernement pour la façon dont il s'était acquitté de ses fonctions et lui annoncer sans transition que M. Tannery était désigné pour prendre sa suite.

Ce petit coup d'Etat qui plongea l'ensemble des milieux financiers dans une douloureuse stupéfaction avait peut-être pour cause la personnalité même du Ministre qui était M. Germain-Martin. Ce dernier, on s'en souvient, avait fortement intrigué cinq ans plus tôt pour succéder à Emile Moreau, puis à nouveau, lors de l'avènement du Gouvernement Flandin, pour s'installer rue de La Vrillière. N'a-t-on pas chuchoté sous le manteau que M. Tannery aurait été choisi pour garder la place chaude au Ministre des Finances?

Mais on ne pouvait rester indifférent à la retraite précipitée de l'homme qui fut le principal artisan de la stabilisation monétaire et qui en maintint l'intégrité contre vents et marées au point d'être surnommé le geôlier du franc. Bientôt furent connues les véritables divergences de vues entre les pouvoirs publics et le Gouverneur.

Déjà, à la fin de l'année 1934, le refus d'avaliser la faillite de Citroën en acceptant d'escompter du papier sans valeur, puis l'opposition de la Banque à financer le rachat des stocks de blé envisagé par le Gouvernement avaient irrité le Conseil des Ministres contre le Conseil Général de la Banque de France et surtout contre son Gouverneur.

D'autre part, les besoins de l'Etat se faisaient toujours croissants, le budget n'était pas équilibré et il fallait trouver une quinzaine de milliards que le marché des capitaux à long terme ne pouvait fournir. Quoi de plus simple que d'émettre des Bons du Trésor, les faire souscrire par les Etablissements de Crédit qui, pour conserver leur liquidité, les apporteraient ensuite à l'escompte auprès de la Banque?

Mais si le libéralisme avec lequel l'Institut Central avait pratiqué le réescompte, donnant une suite favorable à toutes les demandes saines et relatives à des besoins commerciaux réels, avait largement contribué à la souplesse du marché à court terme, Clément Moret s'opposa à ce que la transformation de ce libéralisme en automatisme n'amenât la Banque de France à aliéner son indépendance qui fut toujours sa force et ne tombât ainsi à la merci de l'Etat qui, libre d'augmenter indéfiniment le plafond d'émission des Bons du Trésor, pouvait par conséquent faire marcher sans frein la " planche à billets ".

Par doctrine comme par tempérament le Gouverneur fidèle à sa conscience refusa d'oublier qu'il était le principal artisan de la loi monétaire de 1928 qui avait clos " définitivement " le compte des avances de la Banque à l'Etat et s'opposa à des mesures qui par voie d'inflation de crédit aboutissaient exactement aux mêmes conséquences.

Les résultats de la politique Flandin-Germain - Martin ne se firent en effet pas attendre : alors que l'abaissement du loyer de l'argent en était espéré, le taux de l'escompte allait passer pendant l'année 1935 de 2 1/2 à 6 % pour ne revenir à son chiffre de départ qu'après la dévaluation de 1936.

En deux ans le stock d'or devait tomber de 82 à 60 milliards et le pourcentage de couverture des engagements à vue de 80 à 44%. Comme l'avait prévu Clément Moret l'inflation monétaire succédait à l'inflation de crédit et provoquait la suppression de la convertibilité dès octobre 1936 ; la réforme de la Banque de France lui ôtait toute indépendance et amenait fatalement la nationalisation de 1945 transformant en un simple service du Trésor l'institut national d'émission auquel Bonaparte premier Consul avait, dans sa lucidité, confié la défense de la monnaie.

La fermeté de la position prise par le Gouverneur rencontra l'assentiment unanime de tous les milieux français et étrangers. Seul le Docteur Schacht Gouverneur de la Reichs-bank se réjouit de la retraite de l'unique adversaire qu'il eut trouvé à sa mesure, de l'unique membre du Conseil de la Banque des Règlements Internationaux qui avait pu le mettre à la raison.

L'on a pu écrire à son départ que le nom de Clément Moret devrait être enseigné dans les écoles avec ceux des Colbert, des Louis, des Poincaré... comparer sa résistance à celle de Joffre sur la Marne... regretter qu'il n'y ait pas de maréchaux civils.

Contentons-nous d'affirmer que rarement un haut fonctionnaire fut relevé de son poste dans des conditions aussi honorables pour lui et de citer la péroraison de l'allocution prononcée par Monsieur Ernest Mallet au nom des Régents de la Banque dans ses adieux au Gouverneur sortant.

" Si votre départ doit laisser, pour chacun de nous, un tel vide, c'est que nous avions appris à connaître et à apprécier la sûreté de votre jugement, l'étendue de vos mérites, mais surtout la bonté de votre cœur et le charme de votre amitié. Ce sont donc des amis, de vrais amis, que vous laissez derrière vous, permettez-moi de vous en donner l'assurance bien affectueuse et sincère ".

Admis à la retraite à l'âge de 50 ans, recevant en seule compensation la plaque de Grand Officier de la Légion d'Honneur, Clément Moret ne pouvait rester longtemps inactif. Il apporta sa connaissance des affaires et des hommes, la droiture de son caractère et la conscience de son jugement à quelques unes des grandes Sociétés privées qui sollicitèrent son concours.

Président de l'Union Industrielle de Crédit, Vice-Président du Crédit Lyonnais, Administrateur de la Compagnie Universelle du Canal Maritime de Suez, de la Compagnie des Entrepôts et Magasins Généraux de Paris, de la Compagnie Continentale du Gaz, des Compagnies d'assurance La France et, sur ordre du Gouvernement, du Crédit National, il devait pendant de trop courtes années apporter à l'étude des affaires privées le souci de l'intérêt du pays au delà des intérêts particuliers.

Sa santé fortement ébranlée par le surmenage qu'il s'était imposé rue de Rivoli et rue de La Vrillière ne devait pas résister aux rigueurs de l'occupation et sa disparition à l'âge de 58 ans au seuil de l'hiver 1943 plongeait dans la consternation une immense foule d'amis fidèles.

Jean BRUNET-MORET - Décembre 1950

Grand officier de la Légiond'Honneur

Commandeur de l'Empire britannique

Grand croix de l'ordre de Polonia Restituta

 

 

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