Charles Léon ECKENFELDER

1872-1923

 

Léon Charles ECKENFELDER est né en 1872 en Alsace-Lorraine. Lorsqu'après la guerre Franco-Prussienne la France perdit ces deux provinces, au profit de l'Allemagne, la famille ECKENFELDER choisit de rester française. Ils déménagèrent à Boulogne et à Abbeville dans le nord de la France. Léon reçut son éducation au Collège des Jésuites d'Abbeville, où il se lia d'amitié avec des fils de l'ancienne noblesse française. Ce qui a dû avoir son influence sur son choix de rejoindre la cavalerie, comme le faisaient tant d'autres descendants des bonnes familles. Très rapidement, il se distingua par ses prouesses équestres; pendant ses loisirs il entraîna des chevaux, chevaux qu'il monta lors des courses sur le plat, ou d'obstacles, voire même des steeple-chase, il en gagna la plupart. Il atteignit également le grade de capitaine.

La paie d'un officier était pauvre, par contre, et cette vie fut réservée plutôt à de jeunes gens aisés. Dans la première moitié du vingtième siècle, le gouvernement français fut contre le clergé, et voulait utiliser les officiers de son armée pour fermer les églises, et renvoyer les prêtres et les soeurs hors de France. Le Capitaine ECKENFELDER écrivit à ses parents que le moral des troupes le dégoûtait, qu'il n'y voyait pas d'avenir, et qu'il n'obéirait pas aux édits du gouvernement. Il démissionna donc de son poste, après s'être renseigné sur les conditions d'une nouvelle vie au Canada.

 

 

Il passa l'été de 1904 dans le sud du Saskatchewan, travaillant pour le compte des Français qui tenaient un ranch près de Willowbunch. Apparemment, c'était lui qui travaillait le plus, remorquant du foin alors que son patron ne faisait rien... et celui-ci ne le payait même pas. Léon alla ensuite à Calgary, où il entendit parler de M. Armand TROCHU et de DEVILDER, qui avaient démarré l'exploitation du Ranch de Ste. Anne dans la vallée de TROCHU.

Léon ECKENFELDER sur "Latour"

 

Le Capitaine ECKENFELDER les rejoignit, devenant un partenaire junior dans l'affaire. Il s'adapta rapidement à la vie rude des pionniers. Dans ses lettres à ses parents, il raconte comment il avait appris à faire son pain, à cultiver des légumes, et à cuisiner les beaux repas que se préparaient ces célibataires. Il raconte également comment il acheta de beaux chevaux et du bétail, et comment il remorqua le bois, sans parler de construire des clôtures, faire le foin et en vendre un peu à bon profit. M. TROCHU effectuait beaucoup de voyages dans l'est, ainsi qu'en France, à la recherche de nouveaux marchés. Ils faisaient pression sur le gouvernement canadien pour obtenir le passage de la C.P.R. par la vallée de TROCHU. Puisque de nombreux immigrants s'installaient déjà dans les environs, le St. Anne Ranch finit par construire un hôtel, puis une épicerie avec une salle de danse. Ils étaient cependant très déçus lorsque finalement le chemin de fer ne passa pas par TROCHU. Pendant l'hiver 1906/1907, réputé long et froid, et avec beaucoup de neige, ils ont perdu de nombreuses têtes du troupeau, et beaucoup de chevaux. Des incendies de prairie eurent leur part de responsabilité également. A cette époque, la vallée de TROCHU fut habitée par de nombreux français; quelques-uns avaient des femmes et des enfants." Le petit groupe semblait profiter de la vie, écrit Cécile ECKENFELDER dans ses souvenirs, ils avaient même un grand piano qui finit chez nous après 1919."

Marc de CATHELINEAU & Léon ECKENFELDER

Mon père restait toujours optimiste, même lorsque la plupart des affaires tournaient mal. A part M. DEVILDER, dont le père était propriétaire d'une banque en France, ces hommes n'avaient pas le sens des affaires. Le plus souvent, leurs projets grandioses devenaient des pertes d'argent, comme ce projet de puits pétrolifère, où on confiait les forages à une entreprise munie de matériel pour puits à eau.

En 1907 mon père avait plus de 30 ans, et il songeait à se marier. Le sort voulait qu'au printemps, la petite colonie reçût la visite de Georges FIGAROL, un fermier français propriétaire du ranch Cut Bank Lake à 80 kilomètres à l'est, et à quelque 55 kilomètres au sud-est de Stettler. Il avait émigré en 1899, quittant Paris après que son cabinet de notaire ait fait faillite. Il avait été d'abord fermier près de Sylvan Lake, mais en 1900 il était allé, avec un certain M. MARTIN, à 160 Km à l'est de Red Deer, afin de recommencer là où il y avait des sources d'eau sulfureuse, une région qui ne gelait pas l'hiver. En 1903 son fils aîné, François, est arrivé, suivi en 1905 par sa femme Lucie, sa fille Valentine, alors âgée de 20 ans, et son fils cadet Raymond, 13 ans. A l'époque, la plupart des mariages entre Français étaient plus ou moins arrangés par les parents. M. FIGAROL eut vent des jeunes hommes de TROCHU VALLEY, est il est donc venu racheter un cheval, mais également chercher un mari pour sa fille. Le beau capitaine ECKENFELDER semblait faire l'affaire. Peu de temps après, mon père traversait la prairie vers le ranch FIGAROL. Ma mère l'a vu arriver, et elle est allée chercher des oeufs dans la grange, afin de le rencontrer la première. C'était le coup de foudre. Les fiançailles ont eu lieu au Ranch Jeanne d'Arc appartenant aux de BEAUDRAP, à une vingtaine de kilomètres de TROCHU.

1907 - Mariage de Léon ECKENFELDER & de Valentine FIGAROL

C'était très romantique; les FIGAROL, mon père et les de BEAUDRAP sont allés sur les rives de la rivière Red Deer. Ils sont descendus dans la vallée, et mon père s'est agenouillé, demander la main de ma mère. Lorsqu'ils remontaient, il y eut un orage, et mon père devait abriter ma mère sous son manteau. Un grand dîner de fiançailles fut organisé chez les de BEAUDRAP. Quelques mois plus tard, ils se sont mariés dans la petite église construite à côté du St. Anne Ranch, en haut de la colline. La journée du 10 octobre 1907 fut très belle. Ils sont allés à Calgary passer leur lune de miel - ils devaient aller à Banff, mais le St. Anne Ranch n'avait pas donné d'argent à mon père. Après quelques jours à Calgary ils sont rentrés à TROCHU VALLEY. Pendant les six premiers mois ils habitaient le petit cabanon qui existe encore de nos jours, près de la grande maison des FRERE. Ensuite, ils ont racheté la maison à deux étages de Marc CATHELINEAU, qui rentrait en France. La maison dominait la vallée à un kilomètre à l'est de TROCHU. Il y avait trois grandes chambres au rez-de-chaussée, et 4 de plus à l'étage. Ils ont fait construire des fondations, et fait venir M. EVANS le plâtrier. Là sont nés tous les enfants, et nous avons vécu là jusqu'en 1945, lorsque ma mère l'a vendue. Après avoir changé plusieurs fois de propriétaire, la maison a été démolie dans les années 60.

Madame FIGAROL, Cécile, Georges, Valentine ECKENFELDER

 

Je suis née en 1908, et mon frère Georges en 1910. Ma mère a eu deux autres enfants - Jeanne (1912), qui n'a vécu qu'un jour, et Michel (1913) qui est mort après une semaine. Ils sont enterrés au cimetière de Trochu.

TROCHU 1915 -Valentine ECKENFELDER, née FIGAROL & ses deux enfants, Georges & Cécile

Au début, mon père possédait un attelage (de grands chevaux gris), Lidoir et Biscuit. En été, nous faisions en buggy le trajet de 80 kilomètres jusqu'à chez mon grand-père, traversant à l'est de TROCHU à l'aide du Tolman Ferry. Parfois nous nous perdions dans les chemins et sur les pistes dans les collines près de Big Valley. On s'est perdu lorsque j'avais seulement six semaines. Heureusement il faisait nuit, et ils avaient vu de la lumière à Gopher Head. C'était la cabane d'un fermier, et il nous a accueillis pour la nuit.

Mon père avait toujours une pince coupante, afin de pouvoir traverser les champs si nous nous égarions de la piste. Parfois on devait passer la nuit dans des endroits pleins d'insectes. Ma mère me racontait que quand j'étais petite, ma figure était recouverte de piqûres de punaises.

Une autre fois, au moment de remonter la grande côte à l'ouest de Red Deer Canyon, les brancards se sont cassés, et mon père nous a sauvés en descendant vite du buggy, caler les roues avec une grosse pierre. Il a dû faire un kilomètre à pied jusqu'à la prochaine maison pour chercher du fil de fer. Maman, qui avait très peur des chevaux, surtout le grand gris, devait les tenir. Georges n'était qu'un bébé, et passait en-dessous des chevaux à quatre pattes. Mais tout s'est bien terminé. Par la suite, nous marchions sur les rives à pied. Ce sont des exemples des aventures que les pionniers devaient supporter.

Après leur mariage, mon père ouvrit une boucherie en même temps qu'il s'est lancé dans l'élevage de bétail. En 1911 ou 1912, il avait été rejoint par le Colonel FELINE, qui devint son partenaire. Lors de la construction de la Grand Trunk, qui est passée par TROCHU en 1912, ils ont construit une grande boucherie à l'emplacement de la nouvelle ville, quelques maisons à l'ouest de la station. A côté de la boutique il y avait un bureau, avec une grande écritoire, comme en utilisaient les comptables à l'époque. A l'arrière il y avait un bureau lambrissé de chêne, réservé à l'usage des propriétaires et de leur secrétaire Madame de CATHELINEAU, une dame française. Harry DURANT fut l'un des bouchers. Mais mon père travaillait également dans la boucherie la plupart du temps. Duncan ROBERTS y travailla également.

Le colonel FELINE a fait construire une grande maison en ciment de trois étages près de notre maison. Il avait emmené avec lui quelques meubles anciens. Il avait aussi deux valets, l'un devant s'occuper de ses selles et des chevaux, l'autre était responsable de la chaufferie et de l'entretien de la maison. Notre famille a emménagé sous son toit pendant l'hiver 1912/1913, puisque nous avions une domestique, Celia FERSHWILER. Il y avait également une autre bonne.

Cette maison était réputée moderne, avec deux salles de bains et de l'eau courante dans chaque pièce. Elle était mal isolée, cependant, et puisque les tuyaux se trouvaient dans les murs extérieurs, je me souviens de tuyaux éclatés, et de l'eau qui coulait le long des murs. On a fini par les remplacer à l'intérieur de la maison. Il y avait également un système de chauffage à kérosène, mais celui-ci ne marchait presque jamais, et a même failli incendier la maison.

Le Colonel FELINE est rentré en France l'année suivante, pour ne revenir en visite qu'en 1919 et en 1920. Son unique employé s'est occupé de la maison jusqu'au moment de son rachat par la ville - la maison servit d'école pendant plusieurs années, et les professeurs étaient logés à l'étage. Nous avons réintégré notre maison. Je me souviens encore de m'être amusée à jouer dans la grande pièce du premier étage, de glisser le long de la rampe d'escalier, et d'avoir pris des bains dans la vraie baignoire de la maison de M. FELINE.

Lorsque la guerre a été déclarée en août 1914, mon père, en compagnie de mes deux oncles, est retourné immédiatement en France rejoindre l'armée. Il a combattu dans les tranchées jusqu'en 1917, se distinguant en devenant commandant de bataillon et Major. Il reçut la Croix de Guerre, avec deux citations, et la Légion d'Honneur. Il n'avait pas été blessé, mais l'humidité des tranchées l'avait rendu malade, et en 1917 il reçut une permission pour rentrer à la maison. Maman, Georges et moi habitions la ferme de nos grand-parents, aujourd'hui la Poste de Leo. Nous, nous sommes retournés à TROCHU lors des grandes vacances. Quand mon père est revenu de France à Leo, nous avons pris le buggy pour aller à TROCHU. Sur les bords de la Red Deer toutes les automobiles de TROCHU nous attendaient, environ 40 voitures. Il y avait une grande fête dans la rue principale pour souhaiter la bienvenue au premier héros à revenir de la guerre.

Au lieu de retourner en France, le Major ECKENFELDER est allé, sur ordre du gouvernement français, instruire les soldats américains qui avaient rejoint la guerre. Nous avons passé l'été 1918 ensemble à Chicago. En décembre nous l'avions rejoint à New York, avant de passer six mois en France jusqu'à sa démobilisation.

De retour à TROCHU, notre affaire avait souffert. Père essaya de redémarrer les affaires, mais devait vendre en 1921. Cet hiver, l'hôtel et la boucherie ont brûlé, ainsi que plusieurs autres bâtiments. Le Major ECKENFELDER obtint un poste de fonctionnaire à Edmonton, par l'intermédiaire d'un ami, l'Honorable Duncan MARSHALL, Ministre Libéral pour l'Agriculture. Il devint garde-chasse et inspecteur de fourrures. Nous l'avons rejoint en 1922. Peu après, il est tombé malade d'une grippe dont il ne guérit jamais. Depuis l'âge de 13 ans, il avait souffert d'une valve cardiaque qui fuyait, et au bout de six mois il est mort d'une hypertrophie du coeur, le 1er mai 1923. Il avait 51 ans. Il a eu des obsèques militaires, et il est enterré à Edmonton.

Georges et moi avons réussi à terminer nos études, et nous sommes allés vivre chez nos grand-parents. Je suis allée en onzième à Edmonton, du moins en partie, puis je suis allée à la Normal School de Camrose à l'âge de 16 ans. Ensuite j'ai enseigné pendant de nombreuses années, jusqu'à ma retraite en 1970 à Victoria, British Columbia. Georges n'a pas fait sa neuvième; il a pris sa dixième à l'école de campagne à Leo, puis ses onzième et douzième à Stettler. Après avoir travaillé à la ferme et pour le chemin de fer, il reçut son diplôme d'ingénieur de l'Université d'Alberta en 1933.

Mon grand-père est décédé en 1932, et mes oncles sont rentrés en France avec leurs familles. Mère et Grand-mère sont retournées vivre dans notre ancienne maison de TROCHU. Elles sont restées là jusqu'en 1945, puis dans une plus petite maison en ville jusqu'en '47, lorsque Georges leur a acheté une maison à Calgary. Grand-mère est décédée à l'hôpital de TROCHU en 1952, à l'âge de 89 ans. Elle est enterrée au cimetière de TROCHU. Mère est morte d'une attaque en 1957, et elle est enterrée à Calgary.

En 1940, Georges, s'engage dans l'armée canadienne, dans les communications. Le 6 Août 1944, il était parmis ceux qui ont débarqué sur la plage Courseulles-sur-mer. Démobilisé en Sepembre 1945, il repris son emploi dans la Montréal Engineering, ce qui lui a accordé une carrière des plus intéressante. Il termina son activité, en 1977, dans cette compagnie en tant que Vice-Président, responsable pour tout les projets hydrauliques.

Cécile Eckenfelder

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