Edouard LOROIS

1887-1916

Né à Nantes en 1887, tué au combat de la Somme, le 4 septembre 1916, fils de Maurice LOROIS & de Léonie TROCHU

 

24 Sept. 1916

Ma chère tante, mon cher oncle,

J'ai pu grâce à Dieu accomplir hier ce pélerinage et je viens vous apporter tous les renseignements que j'ai pu recueillir.

J'ai trouvé le 265 éme à une quinzaine de km. de Crépy en Valois, disséminé un peu partout. Je n'ai pu voir Godu, mais j'ai vu le Capitaine des brancardiers.

Tous les renseignements que je vous donne sont rigoureusement exacts; et j'ajoute qu'ils sont très complets.

Le Capitaine d'Edouard n'a rien eu, et m'a dit tout ce qu'il savait sur la façon dont mon cher et aimé cousin avait été blessé. - peu de choses du reste, car il n'était pas exactement dans le même endroit que lui, et ne l'a vu que de loin:

« L'attaque s'est déclanchée à 14 heures exactement, le 4 Septembre, au Sud d'Estrées; M. Lorois était en première vague d'assaut avec sa section. Il a franchi aussitôt la 1ére tranchée allemande où il n'y eut pas de résistance; je ne crois pas qu'il ait perdu un seul homme jusque là! Il se porta aussitôt sur la seconde tranchée, surnommée la tranchée du Bignou où les allemands avaient établi leur ligne de résistance. Il sauta dedans avec ses hommes et un combat à la grenade s'en suivit. Peu de temps après, il fut frappé d'un éclat d'obus, et je l'ai vu ensuite emporté par son ordonnance et un infirmier dans une toile de tente. Son ordonnance a pu l'évacuer en le faisant passer sur le plateau. Il m'a fait l'effet d'être très grièvement blessé, car il ne faisait pas un mouvement et était complètement affaissé. Il est mort après avoir été pansé ».

Le Capitaine m'a dit ensuite sa tristesse d'avoir perdu son meilleur chef de section dont il avait toujours admiré la bravoure; et il a ajouté qu'Edouard allait être cité à l'ordre de l'armée pour sa magnifique conduite.

'ai vu ensuite les sergents d'Edouard, Laurence et Pilotte, qui m'ont donné quelques détails, car ils se trouvaient auprès d'Edouard au moment où il a été atteint:

« Nous étions depuis ¼ d'heure à peu près dans la tranchée du Bignou, et nous y avions établi un barrage, lorsque le lieutenant a été touché dans le dos par un éclat de 105 ou de 155 qui a éclaté juste derrière nous. Il s'est affaissé aussitôt en disant simplement « je suis touché », puis il a demandé à son ordonnance de l'emporter en arrière tout de suite, et de faire tout pour cela ».

Les deux sergents m'ont eu l'air profondément affectés; et j'ai pu me rendre compte en les voyant, eux et quelques hommes de la section d'Edouard, combien il était aimé.

C'est l'ordonnance qui m'a donné le plus de détails. Il était profondément ému; depuis deux ans il était avec Edouard. Il s'appelle Edouard Hadet 17 cie; domicilié à Rolland Masserai, Loire Inférieure.

« Avant l'attaque, mon lieutenant m'a bien recommandé de ne pas le laisser aux mains des boches s'il était touché; c'était la 1 ére fois qu'il me faisait une pareille recommandation. Il est sorti de la tranchée avec moi à sa gauche et un sergent à sa droite. Nous avons rapidement dépassé la 1 ére tranchée, et même comme je lui faisais remarquer qu'il y avait encore des boches dedans, il m'a dit « laisse les, les nettoyeurs de tranchées vont s'en occuper ». Puis nous sommes arrivés dans la deuxième tranchée boche, et avons sauté dedans; nous avons établi un barrage. C'est quelques minutes après être entré, un quart d'heure, 20 minutes au plus, qu'un éclat d'obus l'a atteind. Je lui ai enlevé aussitôt son revolver et son équipement, et je l'ai transporté un peu en arrière, dans une petite tête de sape que les boches avaient creusée et c'est là que j'ai fait son pansement; pendant ce temps il n'a cessé de me dire de l'emporter en arrière pour ne pas risquer de tomber aux mains de l'ennemi; il m'a dit qu'il avait probablement le poumon atteint. L'éclat d'obus lui est arrivé dans le dos, derrière l'épaule droite, et il n'a pas du tout perdu de sang sur le moment. C'est plus tard qu'il y a eu une hemorragie extrèmement forte, en arrivant au poste de secours. La tranchée du Bignou n'était pas reliée par boyau à la tranchée située derrière, et il m'a fallu le placer dans une toile de tente et le transporter à travers le plateau avec un infirmier qui depuis a été tué. Il m'a demandé tout le temps à boire; il souffrait surtout de la soif; je lui ai donné d'abord un peu de l'alcool de menthe mêlée à de l'eau, puis après du café mélangé d'eau qu'il préferait. Il m'a demandé aussi souvent de ne pas le quitter. Il était extrémement abattu. Je suis enfin arrivé au poste de secours d'Estrées. Là, il a demandé une piqure antitétanique, et on le lui a faite sur son brancard; il a encore bu du café avec de l'eau. Je l'ai quitté, pour retourner en 1 ére ligne, le laissant aux mains des brancardiers régimentaires. Je ne crois pas qu'il ait souffert. Quelques jours après j'ai pu obtenir la permission d'aller voir l'endroit où il repose. Nous appelons cet endroit le ravin des cuisines, qui est situé sur la route de Foucancourt à Dampierre un peu avant d'arriver au carrefour de Fontaine les Cappy, il y a un petit bois à gauche, la tombe se trouve à 15 ou 20 mètres de la route auprès de celle du Capitaine Billot. Sur sa tombe est une croix sur laquelle est inscrit son nom, son grade; le régiment a déposé une couronne; l'officier porte drapeau a assisté à l'enterrement ».

Hadet a ajouté que le ceinturon et le revolver étaient restés au barrage, et qu'on ne pourrait pas les ravoir, car le barrage a été pris par l'ennemi le soir du 4 Septembre. Toutes les autres affaires sans exception ont été mises, par l'officier de détail du régiment, dans sa cantine.

Les renseignements m'ont été également fournis par le sergent fourrier Havard de la 17 éme Cie, domicilié à Chatenay , 25 rue du Père Hardy.

J'ai enfin pu voir les musiciens brancardiers régimentaires qui ont transporté Edouard encore plus en arrière à ce qu'il m'ont dit:

« Nous l'avons emporté du poste d'Estrées au poste de Fay, aussitôt qu'il a été pansé. Il était extrèmement abbatu, avait perdu beaucoup de sang et ne semblait pas souffrir. Il a bu un peu, puis il est mort doucement, sans rien dire, en cours de route, cent mètres environ avant d'arriver au moulin qui se trouve entre les deux postes de secours ».

J'aurais voulu voir le docteur Chestel qui a pansé Edouard au poste de secours régimentaire, mais il n'était pas là.

Je vais écrire au lieutenant porte drapeau pour avoir des détails précis sur l'endroit où repose mon pauvre cher cousin, j'y joindrais une carte d'état major en le priant de marquer d'une croix l'emplacement exact.

Ma chère tante, mon cher oncle, j'espère que vous trouverez que j'ai récolté assez de détails. J'ai fait le possible pour savoir comment mon bien aimé cousin est mort. Ce fut dur et terrible. Mais j'espère que j'en suis récompensé par la satisfaction, combien douloureuse, que vous aurez de connaître par le menu le récit de ces derniers moments. Il semble bien qu'il n'a pas souffert; c'est ce qui m'a été confirmé par l'ordonnance et le brancardier régimentaires. Hadet m'a même ajouté qu'Edouard n'avait pas vu la gravité de son état et qu'il ne s'était pas vu mourir.

Aussitôt que je serai en possession des derniers renseignements sur l'emplacement absolument précis de la tombe, je vous les transmettrai.

Je vous embrasse de tout coeur en vous remerciant de m'avoir mis à contribution pour une telle tâche.

Jacques Pluyette

Nécropole Nationale de Lihons (80)