Les Soeurs de la CHARITE de NOTRE-DAME d'EVRON

 

PROLOGUE

C'est en 1682 qu'une jeune veuve, Madame THULARD, née Perrine BRUNET, fit construire, à La Chapelle-au-Riboul (Mayenne) dans sa propre Paroisse, un immeuble en vue d'y commencer, avec une associée, Marie CHATEAU, un double service de charité: le soin des malades pauvres à domicile et l'instruction des enfants de la campagne.

L'oeuvre fut bénie de Dieu si bien que, sans l'avoir cherché, Madame THULARD se trouva, quelques années plus tard, à la tête d'une petite société approuvée par l'Evêque du diocèse, et sa maison devint chef-lieu de la nouvelle famille religieuse.Les Soeurs l'occupèrent jusqu'à l'époque de la grande Révolution française 1789-1795, pendant laquelle la congrégation eut ses martyres.

Cette maison de La Chapelle-au-Riboul fut aliénée comme Bien National pendant la Révolution. Des amis des religieuses la rachetèrent et en firent don à la congrégation en 1823. La Supérieure Générale d'alors, la révérende Mère DUBRAY en fit une maison d'éducation où se formèrent au cours des années, de nombreuses Aspirantes, avant leur entrée au noviciat d'EVRON.

Les Soeurs d'EVRON ont donc toujours, à La Chapelle-au-Riboul, un lieu de pélèrinage familial.

Après la Révolution, l'Etat offrit aux Soeurs de La Chapelle-au-Riboul, alors dispersées dans leurs familles, la grande Abbaye d'EVRON que les Bénédictins peu nombreux, avaient abandonnée au moment de la tourmente révolutionnaire, sans intention de la récupérer.

Les soeurs en prirent possession le 21 Décembre 1803. Toutes le Communautés religieuses étaient propriété de l'Etat. Toutes avaient été plus ou moins saccagées pendant la Révolution. Les travaux de réparation s'imposèrent à EVRON. Ils se firent au fur et à mesure des besoins et des moyens, ainsi que les agrandissements qui devenaient nécessaires pour la bonne marche des oeuvres.

Actuellement, la Maison-Mère d'EVRON, avec son magnifique édifice de granit, son portail délicatement sculpté, ses vastes jardins, style LE NOTRE entouré de charmilles, son superbe escalier intérieur, avec sa rampe de fer forgé fait l'admiration de ses visiteurs. C'est un lieu vraiment riche en souvenirs

C'est de là que partirent pour le Canada, le 29 Juillet 1909, les huit premières religieuses que la Congrégation envoyait en Mission.

On dira peut-être, comment se fait-il que les Soeurs d'EVRON n'aient pas eu plus tôt le désir de venir au Canada où avait tant travaillé leur compatriote, le saint Monseigneur GRANDIN qui les avait sollicitées plusieurs fois déjà?

La réponse à cette question, c'est que l'heure de Dieu n'avait pas encore sonné. Mais, en 1901, année néfaste pour les Congrégations enseignantes, la Révérende Mère Marie COUSIN, était Supérieure Générale. Dieu, l'avait choisie pour traverser le torrent des épreuves. Il l'avait, proclamait en un jour solennel, un ami de la Congrégation, le révérend Père J.B LEMIUS, merveilleusement préparée pour être un vrai chef de guerre.

Regardez-la bien, disait-il, son front est impassible comme l'acier, son regard droit et perçant, brille comme la lame de l'épée. Son intelligence est capable de concevoir les plus grands desseins. Sa volonté trempée dans la volonté de Dieu, est pleine du plus mâle courage.

La Loi de 1901 contre l'enseignement congréganiste frappe cruellement la Congrégation d'EVRON qui possédait alors 318 maisons d'éducation. Elles sont fermées les unes après les autres en l'espace de quatre années.

En face de ces épreuves, la courageuse Mère COUSIN se tourne vers l'étranger. La Belgique d'abord, puis l'Angleterre et enfin, le Canada.

Bientôt un essaim de huit religieuses est formé pour s'en aller en Nouvelle France, ce sont:

assises de gauche à droite: Marie-Louise RECTON, Marie-Joseph RONDO

debout: Victoire BRUNAY,Marie BUTTIER, Marie REBOUX, Louise FEVRIER, Marie-Joseph LAIGRE, Joséphine BOISSEAU.

Elles quittèrent EVRON le 29 Juillet après une cérémonie d'adieu des plus touchantes la veille au soir, dans la chapelle de la Maison Mère que plusieurs d'entre elles ne devaient jamais revoir...

A la gare, au moment où le train s'ébranlait, Monsieur l'aumônier LEMANCEAU, resté sur le quai, donna une large bénédiction, et bientôt le cher EVRON disparut aux regards des partantes.

C'est donc en direction de TROCHU en Alberta que s'en allaient les huit premières religieuses d'EVRON dans le diocèse de Monseigneur LEGAL, successeur de Monseigneur GRANDIN et dont le révérend Père LEDUC, originaire d'EVRON, était le Vicaire Général.

C'est en effet à Calgary, dans l'après midi du 15 Août, que les religieuses furent reçues, à la descente du train, par le révérend Père LEDUC, Monsieur Armand TROCHU et le révérend Père CIRON, prêtre de Sainte-Marie de Tinchebray, lui aussi originaire d'EVRON. Par leurs soins, des voitures emmenèrent les voyageuses le lendemain, 16 Août à TROCHU, où elles arrivèrent à huit heures du soir.

Une chaleureuse réception les attendait. Le révérend Père BAZIN, curé de TROCHU, les familles BUTRUILLE, TROCHU, ECKENFELDER, de BEAUDRAP, de CHAUNAC, Monsieur de REINACH-WERTH, Monsieur de CHAUNY et plusieurs autres étaient réunis pour leur souhaiter la bienvenue et les introduire dans l'ancien stopping-place qui devait leur servir de Couvent, en attendant les constructions futures.

La maison avait été nettoyée, les chambres préparées par les dames de la colonie. Elles avaient pensé à tout, même au Crucifix placé dans chacune des pièces et qui présentait un cachet tout particulier: Ces dames s'étaient servies de l'image du journal La Croix, gracieusement encadrée et surmontée d'une branche de rameau bénit. Ce geste aussi pieux que délicat, trouva le chemin des coeurs. Les Soeurs sentirent de suite toute la bienveillance dont elles étaient entourées.

La famille BUTRUILLE reçut les Soeurs pour le souper, ainsi que le lendemain matin pour le petit déjeuner. Il est juste de faire une mention spéciale de cette chère Madame BUTRUILLE qui se montra toujours si dévouée et si délicatement bonne pour la petite communauté, devinant si bien tout ce qui pouvait rendre service, faire plaisir et rendre heureux.

Dès le premier jour, le nouveau Couvent prit un petit air de communauté. La jeune et vaillante Supérieure avait l'oeil à tout, sans que cela paraisse. Elle dirigeait tout avec intelligence et sagesse, car elle était douée d'un grand savoir-faire, aussi, avant de pousuivre, nous ne pouvons résister au désir de vous présenter cette belle figure de religieuse, qu'était Mère Marie-Louise RECTON.

Une des ses compagnes qui la connaissait particulièrement disait d'elle : " C'était une religieuse profondément humble; à distance, elle paraissait froide, quand on l'approchait, on se sentait subjugé par je ne sais quel charme, discret comme sa personne, mais d'une réelle attirance. Par dessus tout, on distinguait chez elle tant d'esprit surnaturel, que, non seulement on l'aimait mais, on la vénérait. "

La chère Mère avait un coeur d'apôtre, un tempérament de fondatrice, une endurance de Missionnaire avec un rare talent d'organisation.

Voilà la digne Mère qui avait été donnée aux premières soeurs d'EVRON venues en terre canadienne.

Son premier soin dans la Coulée fut de choisir la plus belle pièce de la maison pour en faire une chapelle. Pendant qu'aidée d'une de ses Soeurs, elle en tapissait les murs, préparait nappes, rideaux et autres décorations, les dévoués Pères de Tinchebray fabriquaient l'autel et le Tabernacle, car il n'y avait pas de menuisier dans la localité.

Tout fut achevé un mois après l'arrivée des Soeurs. Le 6 Septembre, les religieuses eurent le bonheur d'avoir la Sainte Messe et de posséder ensuite Notre-Seigneur sous leur toit. Elles chantèrent à la messe le cantique " Je suis venu parmi vous sur la terre " . Oui il était venu, le Bon Maitre, pour mettre au coeur des religieuses qui étaient là alors et de celles qui viendraient par la suite, le zèle du Missionnaire qui veut à tout prix se sanctifier et gagner des âmes. Qu'il en soit ainsi.

On a conservé jusqu'ici, à TROCHU le souvenir de cette belle journée du 16 Septembre 1909. Fleurs et lumières décorent l'autel au jour anniversaire. Les Soeurs qui le peuvent font ce jour là une visite supplémentaire, et à la visite de règle, on répète le chant de " Je suis venu parmi vous sur la terre".

Dès les premiers jours de l'arrivée des Soeurs à TROCHU, des malades se présentèrent. La bonne Supérieure ne voulait pas les décevoir car les chambres étaient à peine aménagées dans une grainerie que l'on relia à la maison principale par un couloir fait de planches brutes.

Rien n'était luxueux, ni confortable, mais le docteur tellement heureux d'avoir des Soeurs qualifiées, ne comptait pour rien les défectuosités du local.

A la demande des familles, les Soeurs se chargèrent aussi de l'éducation de quelques enfants. Pensionnaires et externes furent acceptés autant que le local pouvait le permettre. L'installation était des plus précaires aussi, quand la température le permettait, la maitresse s'en allait avec son petit peuple, s'asseoir en plein air sur l'herbe, car c'était la prairie et la campagne tout autour. Ou bien, on se servait de caisses trouvées ici ou là. Chacun se contentait de peu et personne n'en paraissait malheureux.

Par les soins et la générosité du révérend Père Pierre BAZIN, une école fut construite non loin de la maison. Elle fut vite remplie d'élèves. C'est bénévolement que les religieuses donnèrent leurs temps à l'enseignement car, à cette époque, aucune n'avait les diplômes du pays pour être reconnues officiellement comme institutrices, mais elles étaient heureuses de se retrouver sous d'autres cieux, faisant la même oeuvre accomplie autrefois par leur vénérée fondatrice, en faveur des enfants des campagnes, qu'une loi inique et injuste, leur avait ravis dans leur propre patrie. Le premier hôpital, première école.

 

Sous le patronage de Saint-Joseph, Mars 1910, s'annonça une seconde fondation à VEGREVILLE. On se mit à l'oeuvre sans retard, et la construction du futur hôpital Saint-Joseph s'avança rapidement.

Pendant ce temps, Mère Marie-Louise RECTON travaillait activement à dresser les plans du Couvent et Hôpital Sainte-Marie de TROCHU. La voie ferrée n'existait pas encore en cette localité, ce qui créait plus d'une difficulté quant au transport des matériaux. Cinq religieuses arrivèrent de France au cours de l'été 1910 pour les besoins des oeuvres projetées.

L'heure était aux fondations, car le révérend Père LEDUC en projetait de nouvelles. Il vint à TROCHU passer le jour anniversaire de l'arrivée des Soeurs, le 16 Août. Il leur annonça son prochain voyage en France et son espoir de ramener des Soeurs d'EVRON pour le juniorat des Pères Oblats d'Edmonton.

Il prit connaissance des plans de la maison de TROCHU, loua Mère Marie-Louise de son talent d'architecte, la félicita d'avoir placé la chapelle au centre de la maison et d'avoir eu soin de séparer, bien que dans un même bloc, le Couvent et le pensionnat de la partie hospitalière.

Un autre ami de la Congrégation , un Oblat, lui aussi, ancien chapelain de Montmartre, l'infatigable apôtre du Sacré Coeur, le révérend Père J.B LEMIUS, avait assisté au Congrès Eucharistique de Montréal, 6-11 Septembre. Avant de retouner en France, il voulut venir dans l'Ouest canadien et visiter les Soeurs d'EVRON. Il vint donc à TROCHU. Il bénit le 3 Octobre la première pierre de la maison de Sainte-Marie. Il bénit aussi la source. C'est dit-il, le Sacré Coeur mis à la base de l'édifice matériel. Il sera aussi celui qui prendra soin de soutenir et de développer l'édifice spirituel. Le Sacré Coeur de Jésus est là, il régnera.

A TROCHU, une épidémie de fièvre typhoïde avait amené de nombreux malades. On peut dire sans exagération que du mois d'Août à la fin Décembre, la Communauté fut l'objet d'une protection spéciale de la divine Providence. Quoique peu nombreuses, les Soeurs restèrent, de jour et de nuit au poste du dévouement, et pas une ne fut atteinte de la maladie, malgré le manque d'hygiène que présentait le local. On manquait de tout, sauf de malades et de travail.

L'eau faisait souvent défaut. Il y avait bien un puits dans un coin de la cuisine mais l'eau n'était pas potable. De plus, il fallait la puiser en descendant le seau au moyen d'une corde, et le remonter à force de bras. Que d'invocations furent adressées aux Saints Anges pour que le seau ne restât pas trop souvent au fond du puits, et pour ne pas y tomber soi-même. L'orifice de ce puits était un carré béant, à ras du sol, sans aucune protection. En temps ordinaire, le puits était couvert, mais un jour que, par mégarde, il était resté ouvert, une Soeur ne dut qu'à une protection spéciale d'avoir échappé à un accident.

Après le lavage, il fallait porter l'eau contaminée sur la colline où, par ordre des autorités, une fosse avait été creusée pour la recevoir. Cela se faisait assez allégrement, on a du courage quand on est relativement jeune, avec au coeur un peu d'amour de Dieu. La joie régnait toujours dans le petit établissement.

Il arrivait parfois des incidents qui provoquaient l'hilarité. La plupart des malades ne parlaient que l'anglais, et les Soeurs étaient loin de tout comprendre en cette langue. Un jour, un malade demanda un verre et sa brosse à dents. Quelques instants plus tard, la soeur qui avait saisi le mot glass arrive triomphante avec un verre rempli de lait. On devine si les malades de la chambre s'en amusèrent, et l'infirmière elle-même, quand elle eut réalisé sa méprise.

Beaucoup de faits du même genre venaient rompre la monotonie et agrémenter les conversations des patients qui admiraient l'entrain et la joyeuse humeur des religieuses. Le docteur lui-même en était fier. Ne faisait-il pas mettre sur le journal qu'il y avait à l'hôpital de TROCHU, huit Soeurs qualifiées alors qu'il y en avait seulement deux.

Le révérend Père LEDUC parti en France au début de Septembre se promettait de ne pas revenir au Canada, sans ramener avec lui au moins cinq Soeurs d'EVRON pour le juniorat d'Edmonton.

La révérende Mère Marie COUSIN dut céder à ses insistances, mais elle ne lui donna cependant que quatre religieuses: les Soeurs Alphonsine HAREAU, Supérieure, Augustine GUESDON, Joséphine VAILLANT et Soeur Agnès FOUCHER. Soeur Marie-Thérèse HELIE et Soeur Cécile VEILLARD, vinrent les rejoindre l'année suivante.

L'hiver de 1910-1911 fut très rigoureux. A TROCHU, la petite Communauté souffrit particulièrement du froid. Le pain gelait non loin du fourneau de la cuisine.

La construction sur la colline s'était rapidement avancée, grâce au dévouement du révérend Père BAZIN qui, malgré la neige et le froid se tenait sur le chantier pour surveiller et diriger les ouvriers, travaillant même souvent avec eux.

Aussi, vers la fin de Mars 1911, les religieuses quittèrent la Coulée et vinrent s'installer dans leur nouvelle demeure. Déjà l'école, placée sur des traineaux, avait été transportée, avant la fonte des neiges, sur le même terrain . Ce voyage fut des plus intéressants, une douzaine de Messieurs avaient amené leurs chevaux. Ils se firent un plaisir d'escorter le petit bâtiment jusqu'au lieu désigné. Tous paraissaient si heureux de rendre quelque service aux Soeurs.

La sainte Messe fut célébrée pour la dernière fois dans la chapelle de la Coulée. Deux Soeurs accompagnèrent le Saint Sacrement emporté à la chapelle des Pères, et le soir la Communauté quitta le premier nid où elle avait passé de si bons moments malgré les incommodités de plus d'un genre.

 

1910
1995

Chapelle décorée par Mère Marie-Louise Recton

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Extrait de l'ouvrage de l' abbé Augustin CEUNEAU

" Un compagnon de Mgr GRANDIN "

Le R.P Alphonse-Hippolyte LEDUC O.M.I

1842 - 1918

" En 1879, écrivait-il à la Supérieure Générale, je visitais la Communauté d'EVRON avec Mgr GRANDIN; en 1893, je donnais une conférence à vos bonnes Soeurs. Si vous étiez venues dans ce temps-là, vous pourriez avoir aujourd'hui de nombreux établissements bien prospères dans l'Alberta. Mais il vaut mieux tard que jamais et dans quelques années vous aurez vous aussi, grandi et prospéré dans notre cher Nord-Ouest canadien, dans ce cher diocèse de Saint-Albert où j'ai passé plus de 42 ans de ma vie..."

Le Père LEDUC emploiera toutes ses ressources et multipliera son activité pour faciliter l'installation des religieuses d'EVRON. Celles-ci, parties de Paris le 24 Février 1909, puis de Liverpool, accomplissaient de grand coeur ce voyage de prospection vers l'inconnu. Débarquées le 4 Mars à Calgary. " Le froid était intense, lisons-nous dans la relation manuscrite des Soeurs d'EVRON au Canada, la neige couvrait le sol que le verglas faisait dangereux. Que la France était loin! Mais voilà qu'un monsieur de haute taille, enveloppé d'un gros pardessus de fourrure, et la tête protégée par un casque également de fourrure, fait arrêter la voiture, ouvre vivement la portière et leur jette les notes d'une joyeuse bienvenue dans la langue de la mère-patrie. C''était le Père LEDUC, accouru d'Edmonton pour apporter à ses compatriotes d'EVRON, les hommages de Mgr LEGAL, et le premier salut du diocèse de Saint-Albert. En sa compagnie, elles prirent le lendemain la route d'Edmonton où les attendait Mgr LEGAL, chez ses frères en religion, les Pères Oblats de Marie-Immaculée."

Pendant quinze jours, le Père LEDUC, fut le guide prévenant et le conseiller averti de la caravane évronnaise, dans ses démarches près des autorités religieuses et civiles. Il l'aida à fixer son choix sur TROCHU, puis lui communiqua, à son retour à EVRON, les dernières indications nécessaires pour le voyage des huit premières religieuses destinées à cette fondation.

" La fondation de TROCHU, disait-il, ne sera certainement pour vous que le commencement d'une série de fondations plus importantes. Depuis votre passage chez nous, non seulement de nouvelles églises ont été ouvertes au culte dans le diocèse de Saint-Albert, mais sur les frontières même du diocèse, un nouveau vicariat apostolique et un nouveau diocèse régulier vont être incessamment érigés. Revenez dans quelques années, et vous verrez avec bonheur combien vos Chères Filles auront déjà poussé de profondes racines dans notre sol canadien. "

En présence d'un avenir aussi riche d'espérance, nul regret et nulle hésitation n'étaient possible. La Supérieure Générale l'écrivait au Père LEDUC, en lui annonçant que le départ des Soeurs missionnaires était prévu pour le 30 Juillet, et lui demandant de vouloir bien être leur guide à l'arrivée dans le diocèse de Saint-Albert.

Cette lettre avait pris depuis deux jours le chemin du Canada, quand parvint à EVRON une double correspondance de Mgr LEGAL et du Père LEDUC, qui remettait en question l'opportunité d'une fondation à TROCHU, car on venait d'apprendre que probablement la ligne de chemin de fer ne passerait pas par la petite ville. Le vicaire général lui-même, ordinairement peu facile à émouvoir, se montrait perplexe dans la circonstance.

" Comme le chemin de fer ne doit pas passer à TROCHU, écrivait-il au chanoine LEMANCEAU, et que la plus proche station sera probablement à une distance d'environ six miles, serait-il prudent pour vous de bâtir un vaste hôpital à TROCHU ? Et cet hôpital aurait-il chance de succès ? Je vous avoue avec peine que, pour ma part, je ne le crois pas. "

La situation est nette, claire, sinon brillante et le père LEDUC n'est pas homme à esquiver les difficultés, comme nous l'avons déjà vu. Toutefois, il n'est pas à bout de ressources et après avoir étudié l'affaire TROCHU, suggère un autre projet qu'il estime tout à fait réalisable: " Vous pourriez parfaitement, continue-t-il, avoir ce que nous appelons ici un "cottage hospital" c'est à dire une jolie maison de moindre dimension, où vous recevriez une dizaine de malades. Vous pourriez également avoir un petit pensionnat pour les jeunes filles, pensionnat libre, c'est à dire, n'étant pas sous le contrôle du gouvernement, n'exigeant pas, par conséquent, des maîtresses diplômées dans l'Alberta, et se soutenant par le prix de la pension. De plus, avec une Soeur ayant ses diplômes dans l'Alberta, vous pourriez avoir l'école du district de TROCHU, et cette Soeur institutrice recevrait du district scolaire un salaire annuel variant de 500 à 700 piastres. "

Avec un grand esprit de foi et d'abandon à la Divine Providence, la vénérable Supérieure Générale accepte le sage conseil du vicaire général et maintient son projet d'installation à TROCHU. C'était le 16 Juin 1909.

Sans tarder davantage, sept religieuses, sous la direction de Soeur Marie-Louise RECTON(1), quittaient EVRON, le 29 Juillet, arrivaient à Montréal le 6 Août, y restaient six jours pour se reposer et atteignaient TROCHU, le 16 Août, accueillies par le révérend Père LEDUC, qui avait été l'initiateur et le bon ouvrier de l'entreprise nouvelle.

TROCHU, le 25 Août 1930: Obsèques de Mère Marie-Louise RECTON;

portant le cercueil: devant: Messieurs KNIEVEL & DUMER; derrière: Messieurs de BEAUDRAP & LEMAY

Soeur Marie-Louise RECTON, née à Aron (Mayenne), le 9 Décembre 1876.

Ayant fait de bonnes études à l'école des Soeurs d'Aron, elle entra ensuite au Pensionnat Saint-Etienne à Laval.

Le 27 Avril 1895, elle est admise au noviciat des Soeurs d'EVRON. Après une année au Pensionnat de Notre-Dame de la Couture au Mans, elle est envoyée comme maîtresse de musique et de dessin à Sillé le Guillaume, puis en 1901 passa à " l'Ave Maria " de la Chapelle-au-Riboul. En 1905 est à la maison de Filey en Angleterre. En Février 1909, elle servit d'interprète à la révérende Mère COUSIN, lors de son voyage d'exploration au Canada.

Désignée pour y fonder une maison, elle quitte EVRON avec sept religieuses, le 29 Juillet 1909, et arrive à TROCHU le 16 Août. La Province canadienne des Soeurs d'EVRON ayant été érigée le 9 Décembre 1912, Soeur RECTON en devient Supérieure le 25 Janvier 1913. Elle fonde BONNYVILLE en 1919 et TISDALE en 1925. Elle est morte à TROCHU, le Samedi 22 Août 1930. C'était un beau caractère de religieuse.

 

BULLETIN SEMESTRIEL

De la Congrégation des Soeurs de la Charité de Notre-Dame d'Evron

VOYAGE AU CANADA

18 Octobre 1920 -18 Février 1921

La première visite des maisons du Canada avait été faite en 1912, par notre vénérée Mère COUSIN et sa première assistante, qui devint plus tard notre bonne Mère BOURGOUIN. C'était en été, par une chaleur accablante, entremêlée de fréquents orages, et la santé des deux chères voyageuses en avait ressenti de sérieuses atteintes. Huit longues années, marquées par de cruelles épreuves, s'étaient écoulées depuis cette époque.

Nos chères Soeurs si éloignées réclamaient la venue de leurs Mères. Le voyage fut décidé pour la fin de 1920. Ce serait là-bas l'hiver et ses rigueurs, mais au Canada, si le froid est intense, il est sain aussi; le retour à la Maison-Mère pourrait s'effectuer avant les fêtes de Pâques, avant le mois de Mai surtout. Notre Révérende Mère 4ème Assistante, sa compagne de voyage, s'embarquèrent au Havre, le 20 Octobre, à bord d'un navire anglais "Le Scotian". Ouvrons leur journal et leur correspondance: les passages les plus intéressants feront amplement les frais de ce récit.

6 Novembre 1920. - Nous sommes bien arrivées ce matin à Calgary, où nous attendaient Mère Provinciale et soeur Marie RONDO. Après un petit déjeuner chez les Soeurs Grises, à l'hôpital d'Holy Cross, nous reprenons, à 9 heures, le train qui nous amène à TROCHU vers midi, où Soeurs et enfants nous font un accueil tout filial. La joie de ces premières rencontres ne peut s'exprimer, tant nous sommes émues de part et d'autre; tous nous paraît beau et bon à tout points de vue.

8 Novembre. - Il fait beaucoup plus froid aujourd'hui; il y a vent et neige et nous n'avons pu sortir. Sommairement, nous visitons la maison dont nous admirons l'organisation parfaite. L'école de TROCHU est très appréciée; on dit qu'elle est l'une des meilleures de l'Alberta comme enseignement. Elle compte cent vingt enfants en tout, dont cinquante pensionnaires, garçons et filles, selon l'usage du pays. La plupart communient presque chaque jour. L'hôpital est moins nombreux: il peut recevoir 30 malades.

Trochu 3 Décembre. - La maison provinciale de TROCHU, tout à la fois hôpital et pensionnat, est en bois recouvert de blocs de ciment, qui lui donnent une très belle apparence. Elle a été construite en 1910 et occupée par les Soeurs en 1911. Le bâtiment, dont l'architecte n'est autre que la Mère Provinciale elle-même, est en forme d' Hélargie; au milieu, c'est la partie de la communauté et du noviciat; à droite, le pensionnant, et à gauche, l'hôpital. Tout est parfaitement ordonné et organisé. Les Soeurs tiennent l'école catholique de la localité; les maîtresses de classes sont munies des diplômes nécessaires. Les Soeurs qui composent la maison de TROCHU sont: soeur Marie-louise RECTON, 1ere conseillère provinciale et maîtresse des novices; les chères soeurs Joséphine COTTEREAU 2éme conseillère provinciale; Marie-Thérèse LAIGRE, économe provinciale; Léontine REBOUX, Cécile FEVRIER, Marie-Gabrielle GUERRIER, Marie-Alphonse FRITEAU, Augustine GUESDON, Marie PERVIS, Marie-Augustine BUTTIER, Eugénie VERRON, Berthe GAUTRIN, Marie-Blanche COUTURIER, Marie Anne HARTMAN et Gabrielle AUTHENAC.

Actuellement, au petit noviciat de TROCHU, il y a trois novices et une postulante. Quelques autres vocations sont en espérance. La majorité de la population est catholoque et au Canada, qui dit catholique dit catholique pratiquant.

Dimanche 5 Décembre. - Nous sommes allées voir dans la "coulée" la première maison de nos Soeurs. Que de privations cachées ont attiré là, sur la fondation de TROCHU, les bénédictions du bon Dieu !

24 Décembre. - Inauguration de la nouvelle église. Le R.P. CHAUVIN, religieux de Sainte-Marie de Tinchebray et curé de TROCHU, avait fait l'impossible pour mettre les soubassements en état, afin de pouvoir y célébrer le service divin, car l'église est loin d'être terminée. Finie, elle sera très belle; et devinez quel en a été l'architecte?... Le même que celui du couvent Sainte-Marie, et il s'y entend.

C'est donc le Jeudi 13 Janvier, à 4 heures, que nous avons quitté TROCHU. Le départ a été pénible de part et d'autre, nous avions passé ensemble quelques si bonnes semaines! Mais là, comme dans nos autres maisons, nos chères Soeurs se sont montrées bien religieuses, et au dernier moment, elles ont renouvelé tous leurs messages de filial respect et d'affection pour leurs chères Mères et Soeurs de France.

Deo Gratias !

Soeur Marie- Augustine BUTTIER

1887 - 1929

Nous devons cette interessante nécrologie au coeur plus encore qu'à la plume de nos chères soeurs de TROCHU. Certains détails qu'elle relate n'étaient pas destinés au Bulletin; nous avons tenu cependant à n'en pas frustrer nos lectrices. On aime toujours, n'est-il pas vrai, à connaître les débuts d'une fondation, et ces détails les peignent au vif, ainsi que la générosité de la petite colonie, si joyeuse dans ses sacrifices.

En Juin 1909, soeur Marie-Augustine BUTTIER, fit son premier voyage de famille avec le pressentiment qu'il serait un adieu définitif à tous ceux qu'elle aimaint. Elle devait en effet, le mois suivant, prendre rang dans le premier essaim de religieuses que notre chère Congrégation envoyait par-delà l'Océan, dans l'Ouest Canadien. Bien que la plus jeune des huit religieuses désignées pour la mission lointaine, la chère soeur ne fut ni la moins joyeuse, ni la moins généreuse. Elle arrivait à TROCHU avec toute sa bonne volonté, son énergique courage et sa profonde piété. Une pauvre petite cuisine, dont le plancher disjoint présentait nombre d'aspérités, fut, dans le local provisoire son premier champ d'action. Cette cuisine se trouvait située à l'arrière d'une maison composée d'une large pièce que, pompeusement, nous appelions la "grande salle", et qui n'était simplement qu'un long et large corridor, sur chaque côté duquel s'ouvraient quatre chambres. Une table, un fourneau, un évier, un petit coin pour le charbon, un autre pour simuler la dépense, quelques casseroles, environ deux douzaines de cuillers, fourchettes et couteaux de table, rangés soigneusement dans une cassette en bois, sur une planche fixée au mur, voilà tout ce que comprenait la cuisine du nouvel établissement au soir du 16 Août 1909.

Dans ce pauvre réduit qui, certes, n'était pas encore celui de Bethléem, la bonne Providence nous protégea toujours visiblement. Elle apprit à faire le pain qu'elle cuisait dans son fourneau, et mit quelques temps à réussir; mais à la fin, elle avait tellement pris goût à ce genre de travail, qu'elle fit un réel sacrifice en l'abandonnant à l'arrivée d'un boulanger à TROCHU. Les malades devenant plus nombreux, un infirmier et une infirmière furent engagés pour l'hôpital. Tous les deux rendirent de nombreux services à notre chère cuisinière. L'un était très sourd, et l'autre ne comprenait pas un mot de français, ce qui faisait dire malicieusement à soeur Marie-Augustine: "Que c'est donc agréable! Quand j'ai à me plaidre d'eux, je peux leur dire tout ce que je veux, l'un n'entend pas, l'autre ne comprend pas; tout en parlant ma fâcherie se passe, ainsi nous restons toujours bons amis"

La maison des soeurs, dans la "Coulée" se trouvait assez loin de l'église et du reste du village, dont le noyau comprenait seulement quatre ou cinq maisons, la majeure partie de la population étant alors disséminée dans la campagne. Nous étions si novices alors au "pays neuf" et notre chère compagne était encore si jeune (elle n'avait que 22 ans) !... Il est certain que beaucoup d'autres à sa place se seraient découragées dans plus d'une circonstance. Elle eut le mérite de savoir sortir d'elle même et de prendre les initiatives nécessaires pour faire face aux imprévus; elle apprit à tirer parti de tout, et cela, on le comprend, ne fit pas sans une continuelle abnégation.

Les soeurs à Trochu