ENQUÈTE SUR UN ANCÊTRE

Un jeu passionnant qui peut commencer par une photo jaunie ou une décoration et se poursuivre par un musée personnel (avec son et lumière) installé dans son grenier ou sa cave la règle est la suivante: on jette son dévolu sur un ancêtre glorieux ou non, original ou charmant, et on se lance sur la piste pour essayer de récolter le maximum de souvenirs ou d'objets relatifs à celui-ci.

M. Brunet-Moret nous a semblé être un chasseur d'ancêtre exemplaire. D'abord à cause de son enthousiasme, ensuite à cause de la fabuleuse collection qu'il a réunie depuis vingt ans sur le frère de son arrière grand-père: le général Trochu.

Comment naît la vocation

Par une soirée d'hiver, le jeune Jean Brunet-Moret qui a seize ans, tourne en rond dans l'appartement familial car il n'a plus rien à lire. De guerre lasse, il se dirige vers l'austère bibliothèque de son père, saisit les deux gros volumes de mémoires du général Trochu et les dévore en une nuit.

Il se jure de se consacrer à la recherche des souvenirs de son lointain ancêtre, le général Trochu.

Ici, une parenthèse est nécessaire, on comprendra aisément que si l'ancêtre n'a pas une personnalité assez forte, si sa vie n'offre aucun relief, l'intérêt des recherches et la qualité de la collection en souffriront. Avec son général Trochu, le jeune Jean Brunet-Moret était particulièrement bien tombé : Louis Jules Trochu né en 1815, fut tour à tour aide de camp du général Bugeaud, puis du maréchal de Saint-Arnaud pendant la guerre de Crimée. Il fut blessé à Sébastopol, participa à la campagne d'Italie, puis écrivit un petit ouvrage explosif " l'Armée française en 1867 ". Trois ans plus tard, c'est le désastre de Sedan. Trochu se mit à la tête de ceux qui refusèrent de capituler. Nommé président du gouvernement et commant en chef il dirige ses troupes pendant le Siège de Paris. Trochu mourut en 1896 à l'âge de 81 ans.

Chercher d'abord dans la famille

Jean Brunet-Moret s'élance donc sur les traces de son bon général Trochu. Il dirige d'abord ses recherches à l'intérieur de sa famille établissant un arbre généalogique, afin de situer Trochu par rapport à ses descendants, il dresse une liste de ceux qu'il peut aller interviewer. Un cousin lui offre une gravure, représentant Tochu.C'est la première pièce. Pour l'encourager, une cousine lui offre ensuite une fine miniature de Trochu. Il se rend à la bibliothèque Nationale et seconfectionne une solide culture sur les débuts du second Empire, la guerre de Crimée et le siège de Paris. La vie de Trochu pose bien des mystères. La débrouiller n'est pas une mince affaire. Heureusement il a de la chance. Jean veut retrouver les descendants du neveu de Trochu. Une véritable enigme policière, car on connait seulement le pseudonyme de ce neveu et on sait qu'il habitait dans la région de Grenoble, un point c'est tout ! Deux ans passent... Un jour, il bavarde avec sa voisine, incidemment elle dit quelle est de Voiron près de Grenoble. " Connaîtriez-vous, par hasard..." dit jean. Oui, elle connaît... De fil en aiguille, Jean retrouve les deux dernière descendantes du neveu Trochu.

Un détective aurait renoncé

Après des mois d'enquête, Jean découvre en 1950, la nièce de Trochu. " Mon pauvre monsieur, lui dit-elle, c'est bien dommage que vous ne soyez pas venu trois mois plus tôt...J'ai brulé tous mes souvenirs, y compris la photo de Trochu sur son lit de mort, afin qu'ils ne tombent pas dans des mains d'impies." Jean hurle de rage. Il recherchera un autre tirage de cette photo pendant vingt ans. Au moment où, désespéré, il renonce, un jeune ingénieur des Eaux et Forêts la lui apporte. L'histoire est à peine croyable. Le garde des Sceaux M. Pleven voulait vendre au ministre de l'Environnement, M. Poujade, les locaux et les terrains de l'ancien centre de redressement pénitentiaire de Belle-ile-en-mer, patrie de Trochu. M. Poujade envoie à Belle-ile un de ses jeunes ingénieurs afin d'enquêter sur les terrains proposés. Le jeune fonctionnaire est appelé à bavarder avec le président de la Socité historique de Belle-ile. " Si vous désirez des précisions sur l'ancienne propriété Trochu (devenue par la suite un centre de redressement) allez donc voir Jean Brunet-Moret, il connaît tout sur le général Trochu ". Avant d'aller voir Jean, le jeune homme fait un petit crochet pour rendre visite à son père, il lui parle du rapport qu'il doit faire " Trochu,...Trochu, lui dit alors son père, mais c'est un de nos cousins lointains." Et il brandit une photo de Trochu sur son lit de mort.

Dans son arbre généalogique de Trochu, Jean avait omis ces petits-cousins du général. La passion de Jean Brunet-Moret pour Trochu monte encore; l'ex-jeune étudiant a maintenant les moyens de s'offrir les souvenirs qui l'intéressent. Le samedi, il fait la tournée classique : les Puces, les antiquaires spécialisés, les ventes aux enchères et aussi les marchands d'autographes. Un jour, chez l'un deux, il découvre une lettre de Trochu dans laquelle le général conseille à son correspondant : "Cher ami, lisez donc mon article sur les sous-officiers, dans la Revue des Deux-Mondes de janvier 1878..."

Jean Brunet-Moret écrit aussitôt pour demander une photocopie de l'article en question.

Dans l'entourage de Jean Brunet-Moret tout le monde connait sa marotte. Bientôt au cours des dîners, il entend des : " Mais au lieu de nous bassiner avec ton Trochu,...écris donc un livre sur lui ! "Le collectionneur proteste mollement puis se met au travail. Le livre tire à 2000 exemplaires et sort en 1955. L'opération sera très rentable ... pas financièrement ... mieux que cela : Jean Brunet-Moret tenait beaucoup à une préface du général Weygand. Celui-ci accepte... "à condition que vous adhériez à l'Association des Souvenirs du Maréchal Foch à laquelle je tiens beaucoup."

Jean Brunet-Moret entre donc en relations avec le colonel trésorier de l'Association. au cours d'une conversation ce dernier apprend l'existence de la collection Trochu.

" J'ai moi-même hérité d'une grande quantité de souvenirs sur la guerre de 70, dit le colonel, venez donc chez moi et prenez ce que vous voulez avant que je ne disparaisse."

Parmi les trésors offerts par le colonel : des casques, un tonnelet de cantinière, un képi de général, une baïonnette, des gravures, des affiches etc...

Jean Brunet-Moret a installé son musée Trochu dans le grenier de sa maison. On y accède par un escalier déjà tapissé de gravures d'époque. Dans un petit couloir sont accrochés les souvenirs de la guerre de 70 offerts par le colonel puis on arrive à une pièce carrée garnie de vitrines. La collection se compose d'environ cinq cent pièces; toutes sont numérotées. Un catalogue en fournit la description et la date de sa trouvaille. Un récapitulatif permet de savoir combien d'objets sont trouvés par an... En 1977, Jean Brunet-Moret a fait soixante et une trouvailles. Une excellente année par rapport à 1976 ou vingt-cinq objets seulement avaient été dénichés.

Un véritable Trochu

Le clou du musée est...le général Trochu lui-même. Il y a plusieurs années Jean Brunet-Moret n'a pas résisté à s'offrir un Trochu grandeur nature en ... cire. Un sculpteur du musée Grévin mit six mois pour exécuter cet admirable travail. Les posticheurs du musée lui confectionnèrent un admirable système pileux tandis qu'un fabricant d'yeux orthopédiques lui donnait enfin la vue (ou presque). Mais ce n'était pas fini. Jean Brunet-Moret trouvait qu'il manquait encore quelque chose à son musée. Il confectionnera une bande sonore, tout comme au Louvre ou aux Tuileries grâce à un petit magnétophone. Les amis et les parents peuvent aujourd'hui visiter le musée Trochu pendant que son directeur-conservateur-gardien les regarde béatement assis sur le lit (d'époque).

Ce petit musée est bien plus qu'une réalisation charmante ou qu'une " douce marmotte ".

La chasse aux souvenirs de l'ancêtre élargit l'univers familial, resserre les liens, permet les rencontres, multiplie les hasards, cultive et éveille l'esprit. Plus encore, elle permet de sauver de l'oubli des jolis objets et surtout des témoignages et des souvenirs qui sans l'intervention des passionnés comme Jean Brunet-Moret seraient perdus à jamais.

Chaque jour, la mémoire du monde s'en va un peu plus. Il y a tant de belles histoires humaines à sauver...

 
© FOUINEUSE 1978 - reportage Jacques Borgé - Photo Thierry Morin