Le défricheur de Belle-île-en-mer


Jean-Louis TROCHU. - Bien que Jean-Louis Trochu ne soit pas né à Belle-île, il s'est tellement attaché à ce pays et s'est occupé avec tant de zèle et de succès de ses intérêts généraux et particuliers que sa vie presque entière, de 1807, époque à laquelle il fut appelé à Belle-île par des intérêts de famille, jusqu'en 1861, époque de sa mort, semble liée à l'histoire de cette île. On peut dire qu'il se fit Bellilois et adopta ce pays comme son lieu de naissance. Aussi nous n'hésitons pas à lui donner une place parmi les compatriotes les plus illustres, comme l'un des bienfaiteurs de Belle-île.

Nous avons déjà dit en parlant de l'agriculture à Belle-île comment, par sa haute intelligence, son courage et sa persévérance J-L. Trochu créa, en pleine lande, le magnifique domaine de Bruté.

 

Cette création fut le point de départ d'une prospérité agricole inconnue jusqu'à ce jour, non seulement du pays insulaire, mais encore de la Bretagne tout entière qui adopta les méthodes perfectionnées de Trochu, et de là date une ère de progrès qui s'étendit dans toute la France. Le Conseil royal d'agriculture nomma Trochu l'un de ses membres en 1822; sa ferme obtint plus tard la plus haute récompense que l'Etat accordat à l'agriculture progressive : la prime d'honneur, soit 6000 francs, et un objet d'art de la plus grande valeur.

A l'imitation de celui qu'ils regardaient à juste titre comme leur maître et leur modèle, les cultivateurs bellilois améliorèrent leurs cultures, défrichèrent des landes, élevèrent de beaux troupeaux. L'île augmenta ses importations de grains et fournit assez d'animaux de boucherie pour sa consommation.

Conseiller général du canton insulaire pendant vingt-cinq ans, Jean-Louis Trochu s'occupa activement, non seulement de sa prospérité agricole, mais encore des choses intéressant directement son importance comme port maritime. Il s'occupa aussi activement des intérêts des personnes : il est bien peu de familles du pays qui n'aient eu à bénéficier de la haute situation qu'il s'était faite dans le monde.

A son nom se trouve attachée la construction du grand phare. Chaque année de multiples naufrages attristaient la côte Ouest de l’île. C'est en vain que les insulaires demanaient aux pouvoirs publics d'éclairer cette côte inhospitalière. Les ponts-et-chaussées, considérant Belle-île comme quantité négligeable, renvoyaient d'année en année l'étude de cette édification qui cependant s'imposait. Après des instances qui durèrent dix ans, de 1815 à 1825, J.-L. Trochu, après maints voyages à Paris (et à cette époque il fallait être mû par un ardent patriotisme pour entreprendre de tels déplacements), J-L. Trochu, par l'intermédiaire du duc Decazes, obtint une audience du roi Charles X qui lui promit de donner suite aux aspirations si légitimes de la population. En principe, la construction du grand phare fut enfin adoptée par les ponts-et-chaussées, mais la révolution de 1830 arrêta momentanément l'exécution de ce projet et ce ne fut qu'après un nouveau voyage à Paris que Trochu, présenté au roi Louis-Philippe par Thiers, obtint que ce monument fut mis en adjudication.

Mais à ce moment de nouvelles difficultés s'élevèrent : il ne se présenta aucun adjudicataire sérieux ou ceux qui se présentèrent n'offraient pas une garantie suffisante. Ce grand travail allait être encore ajourné lorsque Trochu, encouragé par Thiers et par le duc Decazes, ses puissants auxiliaires, eut le patriotisme d'accepter cette entreprise en y associant son beau-frère, M. Faivre, colonel d'artillerie en retraite de la garde impériale. Cette même année vit le commencement de la construction de ce monument qui ne fut éclairé qu'en 1836. Trochu et Faivre perdirent 60. 000 francs (or)dans cette entreprise.

La même année 1830, il obtint qu'un môle et une jetée seraient construits à Sauzon. Depuis des siècles ce port était en butte, aux déprédations et aux empiétements de la mer qui, par les tempêtes de nord et de nord-est, menaçaient les habitations.

En 1840, malgré l'opposition de l'administration centrale, le roi Louis-Philippe, après des instances réitérées de la part de Trochu, obtint des ponts-et-chaussées la construction de cette longue ligne des quais de Palais qui commence à la cale de la Douane pour finir à l'entrée du bassin à flot .

En 1843, le pont de la citadelle n'était qu'une simple passerelle formé d'un madrier et d'un garde-fou. Appuyé par le conseil général et le préfet Lorois, il obtint la construction d'un pont tournant qui permettait aux navires de mouiller dans la crique qui devait devenir plus tard le bassin à flot, par suite de la construction des portes de l'écluse qui furent inaugurées de 1865 à 1869, à la suite d'un rapport adressé à l'empereur par le général Trochu qui avait succédé à son père, en 1849, comme conseiller général du canton.

 

La pensée de cet homme d'élite, qui ne perdit jamais de vue un instant la prospérité à venir de son pays d'adoption, s'inspirant de la difficulté que, devant les fortifications de Palais, la ville trouvait à s'étendre, adressa au roi un rapport très documenté sur la nécessité de prolonger les zones militaires; ce rapport fut adopté par le conseil général du Morbihan, mais la révolution de 1848 le classa et l'abandonna définitivement.

Enfin, en 1845, pensant que le port de Palais devenait impropre, par son peu de profondeur, à recevoir des navires d'un certain tonnage, il fit adopter par le conseil général du Morbihan un voeu militant en faveur de la construction d'un avant-port en eau profonde. Ce voeu fut considéré comme excessif par les ponts-et-chaussées. Il fut repris en 1868 ou 1869 par le général Trochu, son successeur, qui soumit sur ce sujet à l'empereur un remarquable rapport que l'on doit retrouver dans les annales du conseil général.

Mais les plus graves événements politiques se succédèrent, la guerre de 1870 se déclara, ce projet n'eut aucune suite et il fut classé. C'est quelques années plus tard seulement, après la guerre, que le ministre Freycinet obtint des Chambres que la somme de 500 millions serait appliquée à l'amélioration de tous les ports français, depuis Dunkerque jusqu'à l'embouchure du Var. Le ministre, s'inspirant des projets antérieurs ayant rapport à ces améliorations maritimes, décida que Belle-île et Quiberon seraient compris dans les travaux à effectuer au plus grand bénéfice de la marine. Telle fut l'origine de la construction de l'avant-port de Palais.

En 1854 J-L. Trochu, atteint d'une grave affection cérébrale qui l'emporta en 1861, associa à ses travaux agricoles son plus jeune fils, Armand Trochu, ancien élève de Grignon.

Au mois d'août 1861, Jean-Louis Trochu, cet homme de bien que les habitants de notre île n'appelaient que le père Trochu, expirait dans sa 74e année après avoir consacré la plus grande partie de sa vie au pays insulaire.

Ses obsèques furent imposantes et touchantes. Le conseil municipal de l'époque, pour reconnaître ses éminents services, donna son nom à la principale artère de Palais et sa délibération fut consacrée par un décret impérial à la date du15 janvier 1862. Mais le temps s'écoule, les caractères se modifient avec les événements et les fils oublient souvent les bienfaits rendus à leurs pères; le nom de Trochu ne devait pas échapper à cette loi humaine. En 1901, la commission d'un conseil municipal, considérant que ce nom ne correspondait plus à ses aspirations politiques, oubliant le passé, foulant aux pieds la tradition, le raya de la nomenclature de ses voies de communication en le remplaçant par le nom de rue Carnot. En cela il mettait en pratique ce proverbe plein de vérité des Peaux-Rouges du Canada "L'ingratitude est un vice blanc et la reconnaissance une vertu rouge".

Mais quoi que cette commission ait fait, si le nom de cet homme illustre n'est pas inscrit au coin d'une rue, il restera dans le coeur de ceux qui ont le souvenir des services rendus, comme un modèle d'honneur, de générosité, de dévouement à son pays d'adoption poussé jusqu'au sacrifice. Malgré tout le nom de Trochu restera inscrit aux quatre points cardinaux de Belle-Ile.

Dans la France agricole sa mort fut considérée comme un deuil public et, lorsqu'elle fut apprise, le conseil central et royal d'agriculture leva sa seance. Dans un discours remarquable son président déclara que Trochu laissait après lui des souvenirs ineffaçables et associa son nom à ceux de ses illustres devanciers, les Olivier de Serre, les Mathieu de Dombasle, les Gasparin.

J-L. Trochu ayant lui-même écrit l'histoire de la création de sa ferme de Bruté.1° dans un rapport publié dans les Annales de l'agriculture française (2me série, tome XI, 1820) 2° dans un volume intitulé Création de la ferme et des bois de Bruté, à Belle-Isle-en-mer,1846, nous ne pouvons faire mieux que de le citer lui-même :

" Ce fut au mois d'octobre 1807 que j'entrepris mes premiers défrichements..... Fixé fort jeune à Belle-île, l'étendue et la stérilité des landes, l'abandon et la dépréciation des terres de toutes natures, la nullité de l'agriculture me frappèrent. Révolté contre le proverbe breton :

" Lann te zou bet, lann te zou, lann te vou, lande tu as été, lande tu es, lande tu seras ", j'entrepris la création d'une petite ferme sur le plateau des vastes landes de Bruté, situées au centre de l'ile et citées par leur ancien propriétaire lui-même, M. Gabriel de Rémur, pour l'insuccès des défrichements, sur ce sol que les Bellîlois eux-mêmes appelaient douar en diaul, la terre du diable.

" M. Bruté de Rémur, directeur des domaines du Roi à Rennes, vint exprès s'établir à Belle-Île, en 1768, pour faire mettre en culture les vastes terrains sous landes dont il était propriétaire. Il fit construire à grand frais des maisons de maître, de fermier, des écuries, étables, hangars et tout ce qui pouvait être utile à une vaste exploitation. En même temps des charrues, des bras nombreux défrichèrent plus de l50 hectares de landes. Ces travaux furent exécutés en moins de deux années et aussitôt, sans s'occuper des moyens de mûrir cette terre couverte encore des racines de ses anciens végétaux, n'ayant pas les fourrages indispensables à la nourriture du bétail, sans lequel il n'y a pas d'engrais, il la fit ensemencer, persuadé que, dans une terre vierge, il obtiendrait de riches moissons; mais elle ne rendit pas même la semence qu'il lui avait intempestivement confiée; les bruyères et les landes y reprirent, au contraire, une vigueur nouvelle. Dégoûté de cet essai infructueux, qu'il attribua aux qualités du sol, ne voulant plus fournir aux dépenses énormes qu'exigeait l'achat des fourrages nécessaires à l'entretien de nombreux bestiaux sur un exploitation qui ne produisait pas une botte de foin, il se défit d'une majeure partie de ses animaux, confia le reste à un domestique et quitta l'île, n'y laissant qu'un nom passé en proverbe pour désigner une folle entreprise.

" En 1807 il ne restait plus trace de la majeure partie des constructions de M. Bruté et toutes ses terres, restées en sillons, étaient retournées à leur premier état. Lorsque j'entrepris de les défricher, les cultivateurs voisins me surnommèrent dérisoirement "le nouveau Bruté"...

On considéra mon projet comme ne devant avoir aucune réussite, comme une véritable folie; chacun s'en entretint dans ce sens; quelques amis m'engagèrent fortement à y renoncer et il me fallut du courage pour résister aux sarcasmes des uns, aux avis des autres. C'est peut-être la plus grande difficulté que j'aie eu à vaincre.

" Toutes mes tentatives en arbres ou en arbrisseaux, des espèces qui paraissaient devoir résister davantage à l'action des vents, étaient inutiles et je commençais à désespérer du succès de mes efforts pour former des abris, lorsque, en 1810, je remarquai, dans un voyage que j'eus à faire sur les côtes du Morbihan, un bouquet de pins (pinus maritima major) exposé à toute la violence des vents de mer, et qui végétait néanmoins assez vigoureusement sur les bords de la falaise, entre Intel et la presqu'île de Quiberon. Les arbres croissaient sur un sol granitique très léger, peu profond; leurs premières lignes du côté de la mer étaient couchées par les vents; mais elles servaient d'abri au reste de ce petit bois, dont la végétation était satisfaisante, et la plupart des sujets paraîssaient jeunes encore et avaient de 8 à 10 mètres de hauteur.

Vue d'un champ de la ferme de "Bruté"

Ce fut deux mois après avoir fait cette observation, en janvier 1811, que j'ensemençai en pins maritimes une petite lande à l'Ouest de mes défrichements. Cet essai réussit très bien; mon jeune bois s'éleva promptement, il résista parfaitement aux vents de la mer et je reconnus que le pin maritime était le seul arbre indigène qui ne les craignit pas: car, ayant semé ou transplanté en même temps des sujets de presque tous les conofères résineux qui prospèrent dans notre climat, ils furent brûlés , et je ne pus sauver que ceux qui se trouvèrent garantis par les pins maritimes. "

Plus loin, il précise qu'il n'existait pas de conifères résineux à Belle-île avant ceux qu'il a semés et il expose les curieuses modifications intervenues dans la faune et les cryptogames et notamment l'apparition difficilement explicable dans une île, séparée du Continent par un large bras de mer, d'insectes et de champignons jusqu'alors inconnus.

Jean-Louis Trochu acquit 400 hectares de terres incultes, dont 200 d'une seule pièce, et en 1820 il avait 70 hectares cultivés fournissant d'abondantes récoltes et les fourrages nécessaires à la nourriture de douze forts chevaux et de 36 vaches, boeufs ou élèves, dont le nombre augmentait chaque année avec ses défrichements.

L'île qui depuis la Révolution tirait du Continent la plus grande partie de blé nécessaire à sa consommation, en exportera sur les ports de Bordeaux et de Nantes. Le prix du terrain sous landes décuplera et sa propriété qui lui avait coûté 76 francs l'hectare, lui rapportera annuellement 79 francs par hectare.

Il ne se contente pas d'exploiter; il imagine et crée de nouveaux instruments agricoles:

Une herse à semer les pins, une charrue-semoir, une herse roulante, un coupe-racines, un hache paille ... Il se préoccupe de la comptabilité et du calcul du prix de revient. Il ne suffit pas, selon lui, de produire, faut-il encore pouvoir vendre à un prix laissant une marge bénéficiaire.

Comment s'étonner alors qu'un tel homme, en avance sur la plupart de ses contemporains agriculteurs, parvint à une haute situation sociale: Officier le la Légion d'honneur à titre civil, membre du Conseil Général du Morbihan, il eut l'insigne honneur de devenir, par son seul mérite, membre du Conseil Général d'Agriculture.

Ces progrès ne firent que croître pendant la vie du fondateur, qui mourut en1861, et sous la direction de son fils, M. Armand Trochu. Par ses champs fertiles, ses magnifiques prairies, ses vergers entourés de grands bois touffus, Bruté mérite bien le nom de joyau de Belle-île.Jean-Louis Trochu, par cet établissement, avait donné aux cultivateurs de l'île l'exemple d'un travail persévérant, intelligent, couronné par le succès, et cet exemple a grandement contribué à l'amélioration de l'agriculture et de l'élevage des animaux de ferme dans Belle-île. Sans parler des nombreux services rendus par lui et sa famille aux insulaires.Les Palaitins reconnaissants ont alors fait graver sur sa tombe l'épitaphe suivante:

" A J-L Trochu. Les générations Bellîloises s’inclineront avec respect devant sa tombe ".

" Le 31 août 1861, cette grande existence de Père de famille et d’homme Public s’est éteinte après un demi-siècle de travaux consacrés à la Famille et au Pays qui se sont associés pour pleurer leur Bienfaiteur et pour honorer sa mémoire ".

Quinze ans plus tard sa veuve venait le rejoindre et ses enfants ajoutaient sur la colonne funéraire:

" Le 28 Janvier 1876 nous avons réuni dans la tombe de notre père qui fut le bienfaiteur de sa famille, notre mère qui en fut l’enseignement et l’exemple ".

Le 18 décembre 1921, par délibération de ce jour, l’ancien quai neuf est appelé quai Trochu, le maire ayant fait remarquer qu’aucune des voies de la ville ne rappelait le souvenir de Jean-Louis Trochu, qui fut conseiller général de ce canton pendant 25 ans et qui contribua pour beaucoup à la prospérité du pays. (AMP/RD). Mais, par le temps et la corrosion, la plaque nominative de ce quai étant devenue illisible, la municipalité, suite à une demande émanante du musée Trochu, décide son remplacement le 20 février 2001.

Inauguration par Monsieur Yves BRIEN, maire de Palais.