Extrait du mémoire

pour le concours agricole régional du Morbihan

1860

J-L Trochu père

cultivateur

Armand Trochu

Directeur

Ferme de Bruté

Belle-île-en-mer

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Aujourd’hui en Novembre 1858, ces landes ont fait place à des cultures très variées, riches et productives, à des bois étendus et à des plantations d’agrément et d’utilité. Toutes ces terres sont divisées selon les besoins des cultures, entourées de fossés et de talus couverts de haies vives et dont le développement et de 26 kilomètres.

Nos principaux débouchés sont Nantes et Lorient. Un service de bateaux à vapeur faisant escale tous les deux jours au port de Palais, nous permet d’expédier nos denrées sur ces ports. Les marchés de l’île ne sont pas assez considérables pour que nous puissions y écouler tous nos produits. Nous dirigeons généralement sur Nantes nos graines céréales et oléagineux; nos produits animaux; tels que porcs, boeufs gras et génisses trouvent dans l’île et sur les marchés et foires d’Auray de nombreux acquéreurs.

Les bons ouvriers agricoles deviennent tous les jours plus rares. Ceux qui ont quelque intelligence tendent à s’éloigner de nos campagnes pour aller exercer dans les villes quelque profession mieux rétribuée. La ferme de Bruté manque de bras depuis de longues années en raison de la tendance générale et à ceux du voisinage de la mer, qui lui enlève fréquemment pour la Marine ses plus intelligents serviteurs, lorsqu’ils commencent à se former et à rendre de bons services.

Cette pénurie d’ouvrier m’a forcé à changer fréquemment mon mode de culture et à transformer l’assolement de la ferme de Bruté.

Le prix de la journée des hommes est de 1.25 pendant l’été et 1f pendant l’hiver, celui des femmes d’environ 0.80 et 0.70. Ces ouvriers ne sont pas nourris sur la ferme, mais ont droit à ce qu’ils appellent le trempage de la soupe à midi, locution qui s’explique d’elle-même.

Le prix du service des domestiques à gages varie suivant leurs fonctions: laboureurs, vachers, porchers, garçons d’écurie, valet de ferme, pâtres.

Nous n’employons de tâcherons que lors de la fenaison et de la moisson, ces travaux sont généralement confiés à des ouvriers du continent, qui viennent chaque année dans notre île, à l’approche des grandes opérations, et qui n’y séjournent que quelques semaines. Ils sont généralement payés à raison de 7 à 8f l’hectare de foin fauché, et de 22 à 24f l’hectare de blé mis en gerbes et en meules que le champ avant leur enlèvement.

( Armand TROCHU employait également des prisonniers politiques de la citadelle Vauban)

L’agriculture du pays quoiqu’ayant beaucoup gagné depuis la création de la ferme de Bruté, laisse encore à désirer.

Le Domaine de Bruté, proprement dit, offre une étendue de 117 hectares de terres, sous cultures et sous bois, le tout d’un seul tenant.

Toutes mes cultures sont entourées d’un fossé de 0.90 à 1m de profondeur et d’un talus sur lequel j’ai planté des haies vives d’aubépines et d’ajoncs. Ces fossés en formant un véritable drainage, assainissent les terres en recevant les eaux pluviales et empêches les animaux de détruire les jeunes haies d’aubépines et autres.

A Bruté, toutes les clôtures sont taillées avec soins elles sont pleines, régulières, également fournies depuis leur base jusqu’à leur sommet; quelques unes ont été portées à 2 mètres de hauteur et à 1m33 d’épaisseur, pour former un brise-vents lorsqu’elles doivent offrir des moyens puissants de défense, par exemple pour des vergers, des jardins potagers etc.

Le capital de l’exploitation est de 50.000f, sans y comprendre la valeur des bâtiments.

Tous les bâtiments de la ferme et leurs accessoires forment un parallélogramme. Voici comment ils sont disposés:

Côté du midi

1°. La maison d’habitation du personnel de la ferme comprenant, une cuisine, une salle à manger, un logement pour le contremaître et sa famille, une infirmerie pour les ouvriers malades etc. Cette maison est isolée de tous les autres bâtiments, afin qu’on n’ait pas à craindre la propagation d’un incendie, qui naîtrait dans les foyers pour la cuisson des aliments, pour les lessives etc. A chacune des extrémités de cette maison, existe adossé un petit bâtiment en appentis, servant, l’un de dépôt pour les denrées de conserves nécessaires à l’alimentation du personnel, l’autre de remise pour l’outillage des cultures.

2°. Au couchant de la maison d’habitation existe un vaste bâtiment qui en est séparé par un intervalle, sur lequel est creusé un puits avec pompe, qui sert aux usages domestiques et fournit d’eau une auge construite en maçonnerie de briques et de ciment de Pouilly. Ce réservoir contient environ 30 hect. d’eau et sert d’abreuvoir aux animaux. Ce bâtiment est divisé en deux sur la longueur par un mur de refend.

Le côté du midi contient les écuries situées entre 2 étables d’engrais pour les boeufs; celui du Nord est partagé en deux parties, dont l’une est une étable à boeufs, l’autre un atelier de charronnage et de menuiserie. Au dessus se trouve un dortoir pour le personnel de la ferme, et un grenier à céréales. A chacune de ses extrémités, sur la façade méridionale, sont construits deux petits abris d’abat-foin et de magasin pour les racines-fourrages. Un enclos très étendu, entouré de murailles de 2m40 de hauteur règne sur toute la longueur des édifices de ce côté. Il forme une cour au milieu de laquelle se trouvent les plates-formes destinées à la fabrication des fumiers.

Côté Nord.

1°. Une remise à voitures et gros instruments aratoires. Elle est ouverte sur ces deux façades Nord et Sud, sa couverture étant supportée sur des piliers de telle manière que les voitures peuvent entrer et sortir par les deux côtés.

Au dessus de cette remise se trouve un plafond à claire-voie destiné à contenir la récolte nouvelle de maïs en grappes jusqu’à sa dessiccation complète.

2°. Un grand bâtiment renfermant une machine à battre avec son manège, un grenier et une grange destinée à recevoir les racines, telles betteraves, carottes, pommes de terre etc.

3°. Une meule couverte soutenue sur pilier en pierre de taille pouvant contenir 120.000kil. de foin. Les fermes de la charpente de ce vaste hangar sont construites en fil de fer à l’exception des arbalétriers qui sont en bois de pin provenant des pinières de Bruté.

Côté Levant.

1°. Un petit bâtiment rectangulaire isolé du reste des constructions renfermant une boulangerie et une forge avec un hangar pour les combustibles et un magasin pour le fer.

2°. Un grand bâtiment ayant un premier étage servant de grenier pour les récoltes. Au rez-de-chaussée se trouvent: la laiterie, la clouterie, un magasin d’approvisionnement et le chais contenant le pressoir à cidre et tous les ustensiles nécessaires à cette fabrication.

Côté du Couchant.

1°. La vacherie et vis à vis l’étable d’élevage.

2°. La porcherie, au centre de laquelle se trouve un réservoir à eau servant de baignoire aux porcs et derrière une vaste cour plantée de pins maritimes où les porcs d’élevage prennent leurs ébats.

Au centre de la ferme vis à vis la forge, j’ai fait construire un cabinet spécial contenant une bascule à pesage et tous ses accessoires. C’est sur cette bascule que nous pesons nos animaux, nos récoltes, nos fumiers.

j’ai profité de la naissance du vallon au midi des édifices pour y former au moyen de fouilles et d’un endiguement une assez grande réserve d’eau de sources, servant d’abreuvoir. Cette pièce d’eau est entourée de plantations et n’est qu’à 100m des bâtiments de la ferme.

Ces bâtiments et leurs accessoires sont construits avec toute la volonté désirable et leurs distributions sont appropriées soigneusement aux besoins des divers services de l’exploitation. Mais tout ce qui est luxe en est sévèrement exclu. Toutes mes écuries, mes étables sont pavées en granit et ont une rigole d’écoulement également en granit se rendant à la fosse collectrice.

Le dépôt des fumiers est suffisamment éloigné des étables et des écuries: il consiste en deux plates-formes pavées, inclinées toutes les deux vers une longue fosse à purin qui les sépare et au milieu de laquelle est placée sur une charpente couverte une pompe qui sert à l’arrosement des fumiers.

D’ailleurs tous les purins de la ferme se rendent à la fosse centrale collectrice au moyen de rigoles dont les niveaux ont été calculés d’après cette donnée.

J’étais le seul propriétaire de l’île cultivant le colza et par conséquent les cultures de graines oléagineuses étaient le rendez-vous de tous les oiseaux granivores du pays. Pendant de longues années je supportai des pertes importantes mais qui ne furent pas assez sensibles pour me faire abandonner cette culture. De 1849 à 1851, ces ravages devinrent tels que malgré l’usage des épouvantails les plus divers et les plus coûteux par exemple des battues par des ouvriers armés de fusils, il me fut impossible de continuer ma culture qui comportait une main d’oeuvre très dispendieuse et ne me donnait que des produits insuffisants pour la payer.

L’année suivante je remplaçai ma sole de colza par une sole d’oeillette aveugle; cette culture réussit au delà de toute espérance mais lorsqu’après avoir fait ma récolte je voulus la vendre, je ne trouvai pas de débouché. A Nantes, à Lorient, dans les environs il n’existait aucune fabrique d’huile d’oeillette et je fus forcé de m’en défaire à vil prix, c’est à dire à 16f l’hectolitre. A dater de cette époque je m’occupai exclusivement de la production des céréales et de l’élevage des bestiaux.

Les semis de pins maritimes sont peu dispendieux, ils ne demandent pas le défrichement des landes sur lesquelles on veut les faire. Voici la méthode que j’ai employé de préférence à toutes les autres pour mes créations de bois. Elle est la plus économique et la plus sûre.

Je les ai semer en lignes parallèles ou en planches ayant 1m de largeur; elles sont distantes de 3m.33 les unes des autres et toujours tracées perpendiculairement aux vents dominants sur toute la longueur de chaque pièce. Elles forment ainsi de grandes avenues, d’un aspect régulier, favorables à la circulation de l’air autour des jeunes arbres qu’on ne voit pas s’allonger démesurément et s’étioler, ainsi que cela arrive si souvent dans les pinières des environs du Mans, de la Sologne et ailleurs, où les semis très épais sont faits à la volée sur toute la surface du sol.

Les avenues favorisent aussi la circulation des voitures pour l’enlèvement des arbres supprimés par les éclaircissement qui deviennent ultérieurement nécessaires. Sous le rapport de l’économie on comprend que les semis faits en planches ainsi que je viens de l’expliquer réduisent à moins du quart les frais de préparation du sol et ceux d’achat de la graine destinée à faire les semis en plein. Ces derniers ne fournissent pas d’ailleurs ainsi qu’on pourrait le penser une plus grande quantité de matières, en plus de bois à enlever dans les travaux d’éclaircissement.

Ce système de semer en ligne les pins maritimes me présente un autre avantage: les intervalles entre chaque planche restent couverts d’ajonc, de bruyères, de moline etc. qui fournissent pendant les trois premières années du semis, un abri très précieux aux jeunes plants. Pour eux c’est l’âge critique, l’âge pendant lequel les froids rigoureux et les chaleurs très fortes sont également à craindre.

Considérons maintenant ces bois au point de vue de la spéculation commerciale.

Les habitants de Belle-île-en-mer ne possédant aucun moyen de se procurer du bois de charpente et de chauffage dans le pays même, sont forcés de faire leurs approvisionnements sur le continent. Mais depuis que mes bois de pins sont en plein rapport, je fournis une grande partie du bois de chauffage aux habitants de la campagne et aux boulangers de l’île, qui se servent des fagots de pins avec succès.

Avant de décrire l’assolement qui est en vigueur aujourd’hui sur le domaine de Bruté, je crois utile de soumettre à la commission un aperçu du nombre de têtes de bestiaux entretenus sur mon domaine. Les étables et les écuries de Bruté renferment:

2 taureaux - 30 vaches laitières - 26 élèves génisses de 6 mois à 15 mois - 16 boeufs de travail - 16 bovillions de 6 mois à 2 ans - 6 chevaux de labour - 2 chevaux de trait léger - 11 truies portières - 2 verras - 4 élèves de l’année.

Les goémons sont très abondants sur la côte du canton de Belle-île, on voit souvent des masses considérables dont l’agriculture ne peut absolument pas profiter car cette côte est formée de rochers tellement élevés et abruptes qu’il est impossible de l’aborder ailleurs que sur certains points très rares, qui forment des anses sablonneuses que les attelages ne peuvent atteindre. Depuis longtemps j’ai été forcé de renoncer à l’emploi de cet engrais.

Deux années avant le principe de mes opérations de défrichements j’achetai dans les quatre communes de l’île diverses parcelles dont la totalité formait un ensemble de 250 hectares tant en terres défrichées que sous landes. L’acquisition de ces terrains se monta à 33.000frs. Je conservai alors les terres dont la proximité et l’agglomération me promirent une mise en culture plus facile et je réunis en un seul tenant les 130 hectares de landes et de bruyères défrichées qui composent aujourd’hui le faire valoir direct de Bruté.

Je me défis petit à petit et avec grand bénéfice des 120 hectares qui me restaient. Je puis établir le compte suivant:

Acquisition de diverses parcelles............. 33.000 frs

Vente de 120 hectares............................ 31.300 frs

Différence.............................................. 1.700 frs

Prix d’achat de mon domaine 1.700 frs . On voit par là, que l’hectare de terre me revient à 13f. d’acquisition première.

On sera peut-être étonné de la modicité de cette somme mais à cette époque les terres en générales et surtout les landes dans le pays n’avaient aucune valeur, celles de Bruté étaient classées dans leur dernière catégorie. D’un autre côté, les 120 hectares que je revendis si heureusement se composaient d’une ferme avec maison d’exploitation de terres cultivées du château Fouquet et de ses dépendances qui furent acquises par le génie militaire. A cette époque ce château n’était plus qu’une masure, il avait été bâtit sous Louis XIV. ( Les actes et les contrats de vente et d’achat seront mis à la disposition de la commission).

Aujourd’hui la ferme de Bruté est estimée à sa moins value, 200.000 frs; elle me rapporte en moyenne chaque année 10.000 frs nets.

Comme je l’ai déjà dit lorsque j'entreprit mes défrichements mes moyens pécuniaires étaient très bornés, ce ne fut donc qu’en allant lentement et en faisant peu à la fois, que j’ai pu arriver à un bon résultat.

L’aisance relative dans laquelle je me trouve, aisance qui m’a permis d’élever honorablement ma nombreuse famille, a pris pour point de départ: mon agriculture. D’un autre côté, je suis heureux d’avoir acquis quelques droits à la reconnaissance de mes concitoyens en leur apprenant les moyens de tirer parti de leurs terrains de landes et a subvenir ainsi à leurs besoins avec leurs propres ressources.

Certifié exact et véritable, le contenu du présent mémoire.

A Bruté, ( Belle-île-en-mer ) le 18 février 1859.

Prix du concours Agricole de 1876

attribué à Armand Trochu