Notice sur la construction du grand phare de Belle-ile

Prologue

Le nom de Jean-Louis TROCHU, se trouve attaché à la construction du grand phare. Chaque année de multiples naufrages attristaient la côte Ouest de l'île. C'est en vain que les insulaires demandaient aux pouvoirs publics d'éclairer cette côte inhospitalière. Les ponts-et-chaussées, considérant Belle-île comme quantité négligeable, renvoyaient d'année en année l'étude de cette édification qui cependant s'imposait. Après des instances qui durèrent dix ans, de 1815 à 1825, J.-L. Trochu, après maints voyages à Paris (et à cette époque il fallait être mû par un ardent patriotisme pour entreprendre de tels déplacements), J-L. Trochu, par l'intermédiaire du duc Decazes, obtint une audience du roi Charles X qui lui promit de donner suite aux aspirations si légitimes de la population. En principe, la construction du grand phare fut enfin adoptée par les ponts-et-chaussées, mais la révolution de 1830 arrêta momentanément l'exécution de ce projet et ce ne fut qu'après un nouveau voyage à Paris que Trochu, présenté au roi Louis-Philippe par Thiers, obtint que ce monument fut mis en adjudication.

Mais à ce moment de nouvelles difficultés s'élevèrent : il ne se présenta aucun adjudicataire sérieux ou ceux qui se présentèrent n'offraient pas une garantie suffisante. Ce grand travail allait être encore ajourné lorsque Trochu, encouragé par Thiers et par le duc Decazes, ses puissants auxiliaires, eut le patriotisme d'accepter cette entreprise en y associant son beau-frère, J-F. Faivre, colonel d'artillerie en retraite de la garde impériale. Cette même année vit le commencement de la construction de ce monument qui ne fut éclairé qu'en 1836.

 

 

Trochu et Faivre perdirent 60. 000 francs (or) dans cette entreprise.

 

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NOTICE

sur la construction du phare de Belle-Île;

par M. POTEL, ingénieur en chef des ponts et chaussées.

AVANT-PROPOS.

Le phare de Belle-Isle est construit à 1000 mètres environ de la côte sud-ouest de cette île, sur un plateau qui se trouve élevé de 36m.30 au-dessus des pleines mers d'équinoxe. Sa hauteur devait être d'abord de 52m.50 au-dessus du pavage du rez-de-chaussée, ou de 53m.00 au-dessus du sol, non compris la lanterne et son soubassement en maçonnerie; mais quelques doutes présentés sur la solidité, ainsi que sur la stabilité de cette construction, et dont on peut voir le détail dans le mémoire publié en 1831 , par M. Léonor Fresnel, avaient engagé l'administration à différer de fixer cette hauteur jusqu'à plus ample informé. La commission des phares ayant depuis reconnu qu'il suffisait de mettre la plate-forme de la tour à 43 mètres de hauteur au-dessus du sol, ce qui portera le feu à prés de 83 mètres de hauteur au-dessus des pleines mers d'équinoxe, l'édifice a été exécuté et vient d'être terminé à cette dernière hauteur.

La coupe et le plan accompagnant le mémoire précité de M. Fresnel font connaître suffisamment le projet de ce phare: on ne parlera donc ici que des modifications qui y ont été apportées en cours d'exécution.

Lorsque l'ingénieur en chef soussigné a pris le service de Belle-Isle, en 1833, les travaux de construction étaient arrêtés depuis trois ans, à 6 mètres moyennement au-dessus du sol, et l'on avait proposé, soit de reprendre les fondations de la tour en sous-oeuvre, soit plutôt de démolir en entier les maçonneries faites, pour asseoir les nouvelles fondations sur un roc plus vif. Des vérifications ayant été ordonnées pour constater l'état des fondations et la résistance du schiste sur lequel elles étaient établies, il a été décidé, le 17août 1833, que les travaux seraient continués sur les mêmes fondations, et que la hauteur de la tour serait réduite à 43 mètres au-dessus du terrain naturel, conformément à l'avis de la commission des phares, du 8 septembre 1832. Le mur d'échiffre, d'abord commencé sur 0m.28, a été maintenu à cette même épaisseur, au lieu de 0m.60 qu'on avait voulu lui donner postérieurement. Le diamètre intérieur de la tour est resté fixé à 4m.20; et celui du mur d'échiffre à 2m.00. L'escalier en pierre a 0m.82 de largeur. Cette décision a été justifiée par l'exécution de la tour, dont les maçonneries ont été faites en pierre de taille de granit, se touchant exactement dans tous les joints de l'appareil des murs. Aucun tassement n'a eu lieu par la prétendue mollesse du schiste, sur lequel ont été assises les fondations et ainsi qu'une expérience faite avec une charge de bombes égale à une partie proportionnelle du poids de la tour, l'avait démontré directement à priori. Oncraignait surtout l'effet des tassements inégaux entre les murs de la tour et ceux de refend du soubassement, liés avec les premiers par des pierres refouillées.

Aucune de ces pierres d'angle ne s'est rompue, quoique la hauteur des murs de la tour soit bien plus grande que celle des murs de refend.

Quand à la partie supérieure de la tour, le projet d'Augustin Fresnel a été quelque peu modifié parles changements suivants:

DÉTAILS DE CONSTRUCTION.

Grand palier. - La voûte surbaissée, formant le grand palier au-dessus de l'escalier en pierre, a été remplacée par des voûtes annulaires, tant sur la largeur de l'escalier qu'au dessus du puits formé par le mur d'échiffre.

Ces voûtes ne sont que fictives; les pierres qui composent toute la largeur du pilier étant chacune d'un seul morceau, engagé dans le mur de la tour. Cet appareil complète la liaison produite par les marches de l'escalier entre le mur d'échiffre et celui de la tour. Chaque révolution de l'escalier est de 5m.00 de hauteur, divisés en trente marches égales. Le mur d'échiffre a de plus été percé d'un jour de 0m.40 de largeur, et de 0m.66 de hauteur, répondant à chacune des fenêtres ouvertes à l'est et à l'ouest de la tour. Ces jours ont aussi été établis dans la partie correspondante à la hauteur du soubassement, afin de fournir de la clarté à la partie inférieure de l'escalier par la lumière qui remplit le puits de l'échiffre.

Plancher en fer. - La voûte surbaissée, qui devait former le plancher de la chambre de service des gardiens, au-dessous de la lanterne, a été supprimée. On l'a remplacée par un plancher en fer, établi à 4m.25 en contre-bas de la plate-forme supérieure de la tour. Ce plancher, est composé de deux fermes principales à angle droit , portant à leur milieu une emboîture en fonte de fer de 0m.50 de diamètre, sur laquelle reposent les extrémités de huit demi-fermes intermédiaires; ce qui donne douze divisions à la partie centrale du plancher. Un cercle en fer de 0m.60 de largeur et de 0m.40 d'épaisseur est placé à 0m.70 du mur de la tour.

L'espacement des fermes dans la partie extérieure du plancher a été divisé en deux, par le moyen de corbeaux ou de consoles en fer, qui servent à porter directement le cercle en fer et à sous-diviser la largeur des plaques eu fonte du plancher, qui serait devenue trop considérable.

La première des deux fermes principales à son arc d'un seul morceau, en fer forgé, et sa poutrelle en deux parties. La seconde ferme, au contraire, a son arc un deux parties, venant se joindre sur celui de la précédente, et sa poutrelle d'un seul morceau afin de croiser la liaison du système d'assemblage. Les arcs des fermes ont 0m.40 d'épaisseur et 0m.08 de hauteur; les poutrelles ont même épaisseur et seulement 0m.60 de hauteur. De doubles moises en fer, relient les arcs des diverses fermes aux poutrelles.

Cette charpente en fer, destinée principalement à relier les maçonneries de la partie supérieure de la tour, devait cependant laisser la faculté d'effectuer le bardage des matériaux par son intérieur. Pour cela, les fermes ont été composées chacune d'une partie fixe, scellée dans les maçonneries, au moment de leur exécution, et d'une partie qui sera placée après coup, lorsqu'on n'aura plus besoin de passage . A cet effet, les arcs des fermes sont terminés, à la partie inférieure, par des tenons taraudés qui entreront dans l'oeil de petits tirants en fer de 0m.04 sur 0m.08 d'épaisseur formant pitons saillants sur le nu du mur de la tour, et les poutrelles sont terminées en crémaillères sur des tirants supérieurs de 0m.04 à 0m.06 d'équarrissage scellés dans les murs. Ces différents tirants sont tenus à des clefs horizontales de 0m.80 de longueur placés dans l'intérieur des maçonneries . Il a été laissé à la charpente du plancher, dans la zone contre les murs, un vide du huitième de la circonférence ou de lm.61 de développement extérieur, pour le passage de l'echelle en fer de la chambre de service des gardiens. Ce vide est compris entre un corbeau et une demi-ferme du plancher

Le plancher proprement dit sera fait en plaques de fonte de 0m.012 d'épaisseur découpées suivant les pièces portantes de la charpente en fer et se recouvrant de 0m.02 entre elles. Les plaques, le long des murs, au nombre de vingt-et-une, formant la zone extérieure du plancher, ont 0m.74 de longueur, sur des largeurs proportionnées à l'angle qu'elles embrassent.

Les plaques de la zone intérieure au nombre de douze, ont 1m.15 de longueur, et correspondent à deux des plaques de la zone extérieure. Enfin la plaque centrale a 0m.50 de diamètre. Ces plaques sont striées en fougères, à leur surface supérieure, et elles portent, en dessous, de nervures verticales pour les fortifier.

Chambre de service des gardiens. - La chambre de service des gardiens, au-dessous de la lanterne, a été voûtée en demi-sphère et en pierres de taille de granit, reliées par des crampons en fer avec les pierres du parement extérieur de la tour. L'astragale faisant partie du couronnement de la tour à été placé à 1m.00 au-dessus du plancher en fer où à 3m.25 en contre-bas de la plate-forme: il sert d'appui aux deux fenêtres percées au nord et au sud, dans la dite chambre.

La voûte sphérique a été percée à l'aplomb du parement intérieur du mur du soubassement de la lanterne, par une pénétration dont les côtés latéraux sont cylindriques et verticaux; le devant et le derrière sont extradossés suivant l'inclinaison de l'échelle en fer de la lanterne, établie au limon extérieur, suivant une pente des trois cinquièmes de la hauteur. Cette échelle tournante comme celle venant du grand palier de l'escalier en pierre, a 0m.25 de largeur d'emmarchement au limon extérieur. Le pavé de la chambre de la lanterne forme la dernière marche, et pour ce faire, ce pavé est découpé en saillie; suivant la largeur des marches en fonte de fer de l'échelle. Celles-ci sont striées en fougère, à leur surface supérieure, et elles sont renforcées en dessous, ainsi que sur leur bord antérieur, par des nervures certicales. La longueur développée du passage pour monter à la chambre de la lanterne, est au niveau de son pavé, de 1m.35 le long du parement de la dite chambre, dont le diamètre intérieur est de 3m.20. Au-dessous du pavage, cette margeur est de 1m.55, afin de loger l'échelle. La largeur de passage est de 0m.70. Les quatre rangs de voussoirs coupés par la pénétration sont contre-butés du côté de cette ouverture par leur prolongation dans l'intérieur du mur, où ils se raccordent au moyen de crossettes avec les assises correspondantes du parement extérieur de la tour. Quant au rang de voussoirs servant de contre-clefs, comme le développement de la longueur du passage de la pénétration set de 0m.76, la pierre qui répond au milieu du vide de l'ouverture est taillée en coupe, tant dans le sens vertical que dans le sens horizontal, afin de contre-buter tout le rang de ces voussoirs.

Les surfaces hélicoïdales des deux voussures de la pénétration de la voûte sphérique, au-dessus et au-dessous de l'échelle en fer sont engendrées par des lignes droites horizontales passant par l'axe de la tour, en suivant l'hélice tracée, avec une pente des trois cinquièmes de sa hauteur, sur le cylindre intérieur de la chambre de la lanterne. La hauteur du passage est de 2m.18 au-dessus de l'échelle et le vide dans le pavé de la chambre de la lanterne est aussi restreint que possible, en donnant néanmoins pour la montée, toute la commodité convenable.On a insisté sur ces détails d'appareil, parce que l'on ne connût pas de solution plus simple de la difficulté d'un passage commode à travers les reins d'une voûte sphérique d'un petit diamètre.

Echafaudages. - L'échafaud pour le soubassement a été composé de seize fermes verticales, en bois de sapin du nord équarri, formées chacune de deux montants scellés en terre, sur lesquels il avait été assemblé dix doubles moises horizontales servant de traverse, pour supporter les planches d'échafaudage. Ces fermes étaient placées à égale distance à l'entour du soubassement; elles étaient contre-butées par des contre-fiches et maintenues dans leur écartement tant par des traverses horizontales, fixées avec des ammarages, que par une ceinture en cordage à leur tête.

Un échafaudage analogue n'a pu être adopté pour la construction de la colonne à cause de la grande dépense qui en serait résultée pour obtenir un système solide de 33 mètres de hauteur. On a donc eu recours à un échafaud volant, composé ainsi qu'il suit :

Quatorze chevalets en bois de chêne de 0m.80 d'équarrissage, Planche. XCIX, fig. 1, 2 et 3, solidement assemblés à tenons et mortaises, ont été disposés, à distance égale pour dix d'entre eux, et normalement à la colonne quand elle a été élevée de quelques métres au-dessus de la terrasse du soubassement, ils ont été serrés contre les maçonneries de la tour par deux chaînes à mailles courtes, en fer de 0m.0015 de diamètre, formant deux ceintures horizontales bandées sur deux traverses d'appui fixées à chaque chevalet, fig. 2 et 3. Chaque chaîne est en deux bouts égaux, réunis entre eux par deux verrins, qui sont attachés aux chaînes par des mailles de jonction ou manilles, comme dans les chaînes-câbles de la marine.

Les vis des verrins, fig. 4 et 5, sont en fer, et les boîtes servant d'écrou, en cuivre rouge. Ces verrins, ainsi que les chaînes, ont été éprouvés à 3000 kilogrammes,afin d'avoir excès de garantie, pour porter sans risques les ouvriers qui ont eu à se mettre sur l'échafaudage volant, et même à y faire des efforts pour la pose des pierres. Les deux chaînes sont fixées sur les quatorze chevalets, au droit des montants intérieurs, au moyen de petits boulons passant dans une maille, et d'écrous plus larges que les dites mailles, fig. 1 et 3. La distance entre dix de ces chevalets a été maintenue fixe dans toute la hauteur de la tour, et l'on n'a eu qu'à régler l'espacement de quatre chevalets principaux, entre lequels ont été placés les verrins des chaînes, en le modifiant quand il en a été besoin, suivant la dimention de grosseur de la colonne. L'espacement de ces quatre chevalets avait été établi dans le bas de la colonne, de façon à n'avoir à son sommet qu'un rapprochement convenable entre eux et avec les chevalets voisins; il était plus considérable que celui donné aux dix autres chevalets, lors de l'installation de l'échafaud. C'est ainsi que, sur trois entrevoux de chevalets, de chaque côté opposé de la tour, s'est opérée la diminution d'espacement nécessitée par celle de la tour. Quand les quatre chevalets principaux ont été déplacéssur les chaînes, on a passé leurs boulons d'attache dans d'autres maillons. Ces chevalets ont en outre été mis à l'est et à l'ouest de la tour, de façon qu'ils comprennent entre eux les fenêtres de la colonne.

Des planches reliées par de petites traverses clouées en dessous, forment des panneaux d'échafaudage, qui s'étendent d'un chevalet à l'autre, en les faisant déborder suffisamment pour être bien appuyés sur chacun de ces chevalets, fig.3. Ces panneaux sont placés en recouvrement à leurs extrémités, et pour les empêcher de glisser par la fréquentation des ouvriers, on les a fixés l'un sur l'autre, avec des chevilles de bois, portant une tête en dessus:

Sur les quatre chevalets principaux, destinés à être rapprochés, tant entre eux que des chevalets voisins qui sont fixes, les panneaux des planches d'échafaudage ne sont tenus, que par un des bouts, afin que l'autre puisse s'avancer, à mesure que l'on s'élève et que la circonférence diminue.

Les montants extérieurs des chevalets sont percés chacun de cinq trous, à partir du plancher de l'échafaudage. Des cordages sont passés horizontalement dans ces trous, et servent de garde-corps pour la sûreté des ouvriers. Ces montants sélèvent de 2m.00 au-dessus du dit plancher, afin de pouvoir y nouer par des attaches une toile d'entourage, qui cache aux hommes l'élévation où ils se trouvent et empêche les vertiges. Cette toile a été sous ce rapport de la plus grande efficacité; il semblait aux ouvriers qu'ils travaillaient toujours ras-terre, et ils étaient en outre parfaitement garantis du vent, qui passait par dessus leur tête, sans les incommoder. Lorsque le vent était trop fort pour travailler sur la tour, on carguait la toile d'entourage en la faisant descendre le long du plancher de l'échafaud, afin que rien ne le fatiguât.

Dans le commencement du service de l'échafaudage volant, on avait pour plus de garantie, rattaché par une corde le montant extérieur de chaque chevalet à un petit plateau circulaire, fig. 1 et 6, maintenu au moyen d'une tige de fer, sur le chapeau de la chèvre. On destinait en outre ces cordes à supporter une tente pour mettre les ouvriers à l'abri de la pluie et du soleil, mais on n'a pas tardé à s'apercevoir qu'une tente pareille était trop exposée au vent et qu'elle aurait des inconvénients pour la sûreté de l'échafaud et celle de la chèvre, en cas de raffales; d'une autre part les ouvriers étouffaient dessous. En conséquence on ne l'a mise qu'un seul jour. Plus tard, quand on a été familiarisé avec la manoeuvre de l'échafaudage et avec son usage, on a aussi reconnu que les quatorze haubans qui auraient reporté au besoin sur la chèvre le poids de l'échafaud, n'étaient pas utiles et qu'ils nuisaient même. Il fallait les détendre tous, pour soulever la chèvre, et ils alongeaient le temps nécessaire pour remonter l'échafaudage. En conséquence, ou n'en a plus mis que quatre, et enfin on n'en a conservé que deux seulement, pour servir transversalement de haubans à la chèvre.

Pour monter l'échafaud, au fur et à mesure de l'élévation de la colonne, on avait préparé quatre chevalets principaux d'une forme particulière. Ces quatre chevalets, voisins deux à deux et opposés par couple, ont été prolongés quarrément à leur partie inférieure, comme il est indiqué par des lignes pontuées sur l'un des chevalets de la fig. 1. C'est entre eux que l'on a placé les quatre verrins de jonction des chaines d'attache. Une troisième traverse a été ajoutée à la partie inférieure de ces quatre chevalets particuliers, et l'on a garni en planches clouées par un des bouts seulement, tant ces traverses que le dehors des dits chevalets, de façon à former une espèce de caisse suspendue par eux et ouverte du côté de la tour.

L'autre bout des planches n'a été tenu que par des amarages en cordes, pour le laisser libre de dépasser le chevalet, quand les chaînes ont été raccoucies, et que l'espace des quatre chevalets non fixes s'est trouvé dès lors diminué. En levant le panneau de planches d'échafaudage, au-dessus des dites caisses, un ouvrier a pu y descendre sans risque, pour manoeuvrer les verrins des chaînes. Pour plus de sécurité, car ordinnairement ces travailleurs ne remontaient pas sur les maçonneries, pendant l'opération du levage de l'échafaud, chacun des deux ouvriers allant aux verrins, s'attachait le corps avec le hauban de la chèvre de son côté,, et de halait dessus pour ne pas augmenter de son poids le travail de l'élévation.

L'échafaudage n'a été changé que toutes les trois assises ou toutes les semaines, attendu, qu'en général on a posé trois assises par semaine; ces assises faisaient ensemble régulièrement un mètre de hauteur de colonne . Pour effectuer le montage de l'échafaud, quatorze bouts de corde étaient amarrés aux quatorze traverses supérieures des chevalets, sans enlever les planches de l'échafaudage.

Trois ouvriers tenaient chacune de ces cordes, et, comme on l'a vu, un homme se trouvait dans chacune des deux caisses formées par les quatre chevalets principaux, et au devant desquelles étaient les vis de traction. Ces deux hommes desserraient les vis ; et quand les chaînes avaient le mou convenable, les ouvriers placés aux cordes de suspension les tiraient à eux régulièrement, jusqu'à ce que tous les chevalets eussent leur traverse supérieure rendue au niveau du dessus de l'avant-dernière assise des maçonneries; hauteur convenable pour la commodité de la pose et la facilité de la conduite de l'ouvrage. Les deux hommes des caisses serraient alors les vis des verrins à plusieurs reprises, jusqu'à ce que les chànes liJssent bien tendues. Ces chànes agissaient sur la tour par une forte pression; et afin de vaincre la résistance qu'opposait le frottement au glissement que devaient subir les chevalets, pour se disposer suivant la nouvelle circonférence que représentaient les assises supérieures, on a été quelquefois obligé de faire frapper sur l'échafaudage, pour dessouquer les chavalets contré les murs. On resserait ensuite les vis, afin d'éviter que par le mou resté dans la chaîne, l'échafaud ne descendit après coup sur quelque point de sa circonférence, ce qui aurait pu inquiéter les ouvriers. Cette descente partielle ne pouvait du reste être jamais bien considérable, attendu l'augmentation de diamètre de la tour en raison du fruit de son parement extérieur.

Quand, par suite de la diminution de la tour en s'élevant, les vis étaient entrées en entier dans les boîtes des verrins, on raccourcissait les chaînes en passant les mailles de jonction dans les maillons plus éloignés, pour donner aux extrémités des vis au moins 0m.10 de prise de filets dans leur boîte.

Pour faire franchir aux chaînes la saillie de l'astragale de la colonne, afin de conduire l'échafaud jusqu'au couronnement encorbellé, formant la plate-forme de la tour, il a suffi de desserrer les vérins jusque auprès du bout des vis.

Il résulte de l'explication qui vient d'être donnée de la manoeuvre de l'échafaudage volant employé au phare de Belle-Isle, qu'il fallait quarante-quatre hommes ou à peu près tous les ouvriers du chantier, pour le faire monter. Le temps nécessaire pour appeler tous ces hommes sur le haut de la tour, élever l'échafaud et tout ajuster, a été généralement d'une demi-heure ou de moins de deux journées des divers ouvriers du chantier, ce qui a été, tous les huit jours, une bien faible dépense. L'installation de l'échafaud a aussi fort peu coûté; le prix d'établissement ne s'est élevé qu'à un peu plus de 1.500fr. . Cette simplicité de moyens d'échafaudage est due au sieur TROCHU, entrepreneur du phare, qui en était chargé à forfait par son adjudication; à raison de 53fr. 42 par assise de la colonne.

On redescendra l'échafaud pour effectuer les ragréments et les rejointoiements de la colonne, ainsi que la pose du conducteur du paratonnerre et les scellements des bascules d'arrêt des contrevents. Pour opérer cette descente, on compte employer quatorze cordages de la hauteur de la colonne, attachés à chacun des chevalets. Ces cordages seront fixés à la balustrade en fer de la plate-forme, et on les filera au fur et à mesure de l'opération, en manoeuvrant leurs verrins comme en montant. Pendant cette descente, on arrivera par les fenêtres de la tour, tant sur l'échafaud que dans les caisses au droit des verrins.

Bardage, montage et pose des matériaux.- L'approvisionnement d'une quantité de pierres de taille de granit, pareille à celle qui a été employée à la construction du phare de Belle-Isle, a été une fort grande opération, attendu que cette île est tout en schistes, qu'il n'est pas toujours facile d'y arriver ou d'y débarquer, et que toute la pierre de granit a dû être prise aux carrières du continent, dans le département du Morbihan et surtout dans celui du Finistère, à cause de la grosseur de l'appareil adopté. Ces pierres, débarquées soit au port de Palais, soit dans la petite anse de Goulphar, quand l'état de la mer l'a permis, ont été déposées sur le chantier du phare en longues lignes droites, accolées deux à deux, en laissant un passage de voitures de deux en deux lignes. Comme, par suite des discussions élevées au commencement de l'exécution des ouvrages, les travaux de pose ont été suspendus pendant plusieurs années, on a conservé le même ordre et les mêmes alignements pour les pierres taillées, que l'on a pu ainsi aller prendre chacune avec facilité, suivant le besoin.

Le bardage s'est fait avec huit hommes depuis le dépôt du chantier jusqu'à la porte de la tour, pour les pierres pesant jusqu'à 400 Kilogrammes. Ces hommes plaçaient la pierre sur une civière à six bras, et venaient la déposer sur le chariot, fig. 7, en dehors de la porte d'entrée du phare. Ce chariot, sur des roulettes en fonte, parcourait un châssis horizontal en bois, avec rebords cloués, formant coulisses, fig. 7 et 8. Ces coulisses se prolongeaient jusque dans l'intérieur du mur d'échiffre, sous la chèvre à engrenage dont on va parler. Lorsque les pierres étaient plus fortes, leur enlèvement et leur transport a eu lieu par le moyen d'un diable à flèche, conduit par huit ou dix manoeuvres. Deux d'entre eux suffisaient pour pousser facilement le chariot et attacher l'élingue au croc du palan de la chèvre.

Le montage des matériaux pour les murs de la tour, celui de l'échiffre, les marches de l'escalier et partie des murs de refend du soubassement, ont eu lieu par l'intérieur de la tour.

Celui des pierres du mur extérieur du soubassement et de la partie des murs de refend adjacents, a eu lieu au moyen de trois cayornes ou palans fixés à trois points différents de l'échafaudage entourant le dit soubassement.

1Le montage par l'intérieur de la tour s'est effectué par le moyen d'une chèvre, fig.9, ayant à sa tête un fort chapeau, porté en outre par un pied butant, fig. l et 10. A cette chèvre a été ajusté un treuil conique, fixé a une grande roue dentée, fig. l1, qui s'engrène par le pignon de deux manivelles; la chèvre porte un palan avec poulie simple sur l'élingue; la chaîne en fer de onze millimètre de diamètre, est éprouvée à 2500 Kilogrammes, ou à près du double du maximum du poids qu'elle a eu à porter; les poulies ou réas du palan, fig.12,13 et 14, sont en fonte douce de fer; elles ont été éprouvées ainsi que la chape à crochet, en même temps que la chaîne; à mesure de son déroulement sur le treuil, où elle fait deux tours, la chaîne est mise dans un petit baquet, afin de l'empêcher de glisser et de tomber en dehors des murs. On avait d'abord fait usage du même appareil, avec des poulies à gorge unie et un cordage en chanvre; mais celui-ci s'usait très promptement, et il offrait surtout l'inconvénient de ne pouvoir faire descendre le palan qu'avec difficulté; tandis qu'avec une chaîne, dont le poids fait arriver, en un instant, le palan en bas, il suffit de filer la chaîne de retenue sur le treuil, en tenant fixes les manivelles de l'engrenage.

Cinq hommes, dont un à la retenue de la chaîne, ont été employés d'ordinaire sur le haut de la colonne, pour monter les pierres et les faire passer aux poseurs, au moyen de petits rouleaux et de deux madriers de sapin, de 0m,10 d'épaisseur, que l'on plaçait sous les pierres, quand elles avaient dépassé la hauteur des maçonneries. Ces madriers leur faisaient franchir les vides de l'échiffre et de l'escalier. Quant aux pierres du mur d'échiffre, elles étaient directement déposées sur le tas, par le palan lui-même. Pour les plus fortes pierres, telles que les parpaings traversant le mur de la tour et les ouvertures ou linteaux des fenêtres, on a mis deux hommes à retenir à la chèvre, et six aux manivelles.

Au moyen du mécanisme très simple qui a été appliqué à la chèvre, quatre hommes faisaient d'ordinaire monter les pierres avec une vitesse, qui pouvait aller jusqu'à 5m.20 par minute. Néanmoins, en raison des pertes de temps, chaque montage a exigé moyennement quinze minutes. Au sommet de la tour, on mettait vingt-cinq minutes; mais dans la partie inférieure de la colonne, le montage était si actif qu'on a été souvent dans le cas de le faire cesser, pour ne pas encombrer l'espace si rétréci de la pose sur les maçonneries, quoiqu'il y eût dix poseurs employés continuellement par couple, formant cinq ateliers de pose, dont quatre sur le mur de la tour, et un pour le mur d'échiffre et les marches de l'escalier.

Le déplacement de la chèvre d'assise en assise, s'est effectué à la volonté des poseurs.

Dix hommes suffisaient pour la changer de position, ou l'élever sur une nouvelle assise en douze à quinze minutes. On prenait pour cette opération, les manoeuvres de la chèvre et des bardeurs, afin de ne pas arrêter la pose. Il est résulté de cette facilité de déplacement, que les quatre couples de poseurs du mur de la tour, partant deux à deux du même point, n'avaient besoin que de deux dosoirs pour se réunir à chaque assise; ce qui était une grande économie de temps et de sujétion. La chèvre avait ses trois pieds garnis d'une pointe en fer, enfoncée d'environ 0m.02 dans les pierres, pour les empêcher de déraper; elle n'offrait que peu de prise aux grands vents de mer, et elle avait en outre pour plus de sûreté, un hauban de chaque côté, attaché à l'échafaudage volant de la tour.

La pose des pierres a eu lieu avec beaucoup de correction. La taille était d'abord soigneusement exécutée à l'avance, et ensuite il y avait, au pied de la tour, de six à huit tailleurs de pierre, spécialement chargés de couper exactement les queues des pierres et de refaire les retailles qui pouvaient se trouver nécessaires, afin de n'avoir que le moins possible de ragrément et de dérasement à faire sur la haut de la tour, où l'espace était fort étroit et le temps très précieux.

Pour centrer exactement les assises, on se vérifiait toutes les semaines, sur le centre du pavé de l'échiffre, au moyen d'un fil à plomb. Mais pour la conduite journalière de la pose, on se servait, pour guides ascendants, de points pris sur les divers parements; attendu que l'usage ordinaire du fil à plomb central aurait gêné la montée des matériaux. Ces points, à distances égales entre eux, étaient au nombre de quatre sur le pourtour intérieur du mur d'échiffre, et de huit, tant sur le parement intérieur, que sur celui extérieur du mur de la tour. On vérifiait, à chaque assise, la verticalité des deux parements intérieurs, et le fruit de 0m,17 par mètre de hauteur du parement extérieur de la tour. Quand les points de repère, servant de conduite à l'ouvrage, étaient contentés, des cercles ou règles courbes déterminaient la pose des autres pierres intermédiaires.

Pour la vérification de l'axe de la colonne, on tendait un fil à plomb sur le centre de l'échiffre, et l'on voyait avec un trusquin, si ce fil passé, à travers un madrier, répondait au centre des circonférences concentriques des diverses sections horizontales du parement. De temps à autre, on faisait en outre la vérification contraire. On partait alors des lignes ascendantes servant de guides, pour déterminer le centre des diverses circonférences du parement. On traçait ce centre sur un madrier que l'on perçait verticalement avec un vilebrequin, et parle trou on faisait tomber un fil à plomb sur le centre du pavage de l'échiffre.

Ces soins constamment répétés ont eu tout le succès d'exécution que l'on pouvait désirer.

A chaque assise de la colonne au-dessus du soubassement, on a placé trois boutisses jointives, correspondantes aux marches, et complétant avec elles l'épaisseur du mur. En outre il a été distribué, comme appareil, cinq parpaings par assise, faisant l'épaisseur entière du mur de la tour pour assurer la liaison des deux parements intérieur et extérieur. Cet appareil a été suivi jusqu'à la soixante-deuxième assise de la colonne au-dessus du soubassement, où le mur de la tour est réduit à un mètre d'épaisseur. A partir de ce niveau, toutes les assises ont été régulièrement composées de parpaings alternant avec des carreaux de même largeur de parement, composant ainsi, en deux pierres, l'épaisseur du mur. Enfin, dans les piédroits de toutes les fenêtres de la tour, on a mis des parpaings, formant, de deux assises l'une, toute l'épaisseur des murs.

A Palais, Belle-lsle-en-Mer, le 29 Mai 1835.