Le Président du premier gouvernement républicain

4 Septembre 1870

Louis, Jules TROCHU

1815 -1896

Acclamé à son arrivée dans la capitale aux cris de " Vive Trochu ", celui-ci va être inéluctablement entraîné à prendre les plus lourdes responsabilités à la chute de l’Empire à supporter le poids du Siège de Paris et sa capitulation. A la plus large popularité, succéderont les plus vives critiques. A tel point qu’au lendemain de sa mort, Jules Delahaye pouvait écrire: " Il n’est pas de serviteur de la France contre lequel se soient acharnés davantage les intérêts de toute sorte; dont les actes, les intentions, le caractère aient été plus défigurés par la passion politique; qui ait subi l’injustice prévue de ses contemporains avec plus de dignité ".

 

PARIS - Devant l'Hôtel de Ville

" Une étude des sources est nécessaire ajoute il pour dégager la vérité de l’amas de légendes, d’erreurs, d’invectives, de calomnies, qui ont trompé et trompent encore, à son égard, les esprits les plus sincères et les moins malveillants .Tant fut violente la marée de haine déchaînée contre le patriote qui, à l’heure terrible où tout le monde fuyait devant les responsabilités, sacrifia jusqu’à son renom militaire si justifié, brava la colère de tous les partis, l’ingratitude même de son pays, plutôt que de déserter le poste qui lui était manifestement imposé par les événements ".

Qui était donc Trochu pour se voir imposer cette situation? Quelle action va-t-il mener?

Né à Palais le 12 Mars 1815, pendant la marche triomphale de Napoléon sur Paris, Trochu fut déclaré à la mairie par son oncle Benjamin Clemançon qui, entré à 20 ans en 1804 dans les vélites chasseurs à pied de la Garde Impériale, était lieutenant colonel en 1815. Signe prémonitoire peut-être, car rien dans ses origines ne semblait orienter le futur gouverneur de Paris vers la carrière militaire.

Son père le fit d'abord élever à Belle-Ile où il reçut avec son frère Eugène les premiers éléments de français de Désiré Loréal. Puis ils furent tous deux envoyés à Paris internes à Sainte-Barbe, dans la célèbre institution alors dans toute sa splendeur. Très marqué par la discipline du collège, Trochu lui restera profondément attaché et plus tard présidera de nombreuses réunions d'anciens élèves et de distributions de prix.

Reçu en novembre 1835 à l'Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr, il en sortira avec le numéro 8 pour entrer presqu'aussitôt à l'Ecole d'Application d'Etat-Major, dont les études le retiendront encore deux ans à Paris.

La première chance du jeune lieutenant d'état-major fut d'être envoyé très rapidement à l'Armée d'Afrique et d'y être remarqué par le Général de Lamoricière.

Sa seconde chance fut d'être "prêté" par ce dernier à Bugeaud qui appréciera de telle façon son collaborateur qu'il se l'attachera définitivement. Les six années passées par Trochu auprès du maréchal le marquèrent profondément et l'intimité des deux hommes fut telle que l'on peut affirmer que Trochu devint le fils spirituel de Bugeaud.

Fils spirituel sur le plan des idées militaires, car en politique, le jeune Trochu n'était pas toujours d'accord avec son chef et le lui faisait savoir. En novembre 1848, alors que Bugeaud, fidèle en cela à la consigne du parti conservateur, faisait campagne pour l'élection de Louis Bonaparte à la Présidence, Trochu se refuse à le suivre dans ce domaine.

" Que va faire aujourd'hui ce judicieux parti ? - écrivit-il le 30 novembre à son beau-père - Il va proclamer M. Louis Bonaparte parce que celui-ci lui a promis qu'il s'appuierait sur lui.

" Il ne voit pas que Mr. Bonaparte sera hors d'état, lors même qu'il le voudrait, de réaliser ses promesses.

" Comme de longtemps les impôts ne pourront être diminués (promesse aux campagnes); que le sort des classes souffrantes ne pourra être sensiblement amélioré (promesses aux villes); que tous les fonctionnaires déchus ne pourront être replacés en masse (promesses aux ex-généraux, ex-préfets, ex-sous préfets, ex-procureurs de l'ex roi, etc...); que le duc de Bordeaux et la famille de Louis-Philippe et tous les exilés (promesses spéciales aux groupes légitimiste et philippiste) ne pourront être rappelés de sitôt ..., le grand courant des masses qui va si aveuglément à Mr. Bonaparte se retournera non moins aveuglement contre lui!

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" Que ferez-vous encore si, par aventure, Mr. Bonaparte, que je ne crois aucunement guéri de sa monomanie, venait sur le Pont-Neuf se proclamer Napoléon II, entouré de l'appareil et des quelques fanatiques et des généraux que lui donnera inévitablement la Présidence ?

" Mais cela serait énorme, me direz-vous ? Moins énorme, bon père, que ce qu'il a osé à Strasbourg et à Boulogne au milieu d'une paix profonde, dans toute la force de l'ex-monarchie, alors qu'il n'avait pour lui ni l'engouement ni le suffrage universel, mais seulement l'habit et le chapeau de son oncle auxquels il crut devoir ajouter un aigle vivant ! "

Cette lettre justifie le refus qu'opposera Trochu, six mois plus tard, au Président de la République qui, après la mort du Maréchal, l'appelait auprès de lui en qualité d'aide-de-camp. Au risque de compromettre sa carrière, mais fidèle à ses principes, il ne pouvait devenir le collaborateur intime de celui dont il pressentait les funestes desseins.

Nommé aide-de-camp de son beau-frère, le Général Neumayer, commandant de la lère division militaire, il devait partager la disgrâce de celui-ci après la revue de Satory au cours de laquelle ses troupes avaient reçu l'ordre formel de ne pas pousser le cri séditieux de " vive l'Empereur ". Mais, curieux phénomène de routine administrative, sa mise en disponibilité le 31 décembre 1850, ne l'empêcha pas d'être promu lieutenant-colonel le 3 janvier suivant !

Ainsi Trochu, par un heureux hasard, ou plutôt par l'effet de sa courageuse attitude, ne se trouve pas mêlé au coup d'état du 2 décembre 1851, au cours duquel la police et une partie de l'armée ne firent pas une besogne bien honorable en étouffant toute opposition politique par l'arrestation, suivie de l'emprisonnement ou de l'exil.

Son indépendance permet à Trochu de porter sur l'événement un jugement d'une lucidité prophétique ainsi que le prouve cette lettre écrite à son père le 15 décembre 1851 :

" Votre lettre politique du 10 de ce mois exprime, au sujet de la révolution militaire du 2 décembre, un sentiment de satisfaction intérieure et de quasi-enthousiasme que je m'explique sans peine, vous êtes tous ensemble des types bourgeois accomplis et vous avez dû conséquemment passer, avec toute la bourgeoisie parisienne que j'ai sous les yeux, par les impressions successives que voici :

" Premier jour (avant la réussite certaine de l'entreprise) consternation et colère.

" Deuxième jour (après la réussite) rassérènement.

" Troisième jour, retour à une sécurité absolue.

" Quatrième jour, enthousiasme.

" Cinquième jour, indignation contre les hommes restés dans l'effroi de l'avenir.

" La Bourse monte de 10 francs, toutes les valeurs industrielles et commerciales suivent ce mouvement ascensionnel, l'hydre socialiste est anéantie, vive le Président ! vive l'Empereur !

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" O bonnes gens, gardez votre joie! Vous m'avez traité de visionnaire quand je vous dénonçais le retrait par le pouvoir de la loi du 31 mai, en vue de préparer la ruine de l'Assemblée; d'illuminé, quand je vous révélais l'existence probable d'un complot militaire prêt à éclater dans Paris. Aujourd'hui, je vous affirme que, à moins que la Providence ne change par quelque faveur spéciale le cours de vos destinées, l'édifice où vous, allez vous abriter s'écroulera sur vos têtes et vous écraserai "

Au moment du plébiscite, l’armée vote sur un registre ouvert comprenant 4 colonnes; le nom, le grade, le vote et la signature. Fidèle à ses principes, Trochu se rend à la 1ère Division Militaire à laquelle il restait attaché pendant sa disponibilité, déclare: " Je vote non parce que c’est mon devoir " et signe.

A l’ouverture des hostilités de la guerre d'Orient, le Maréchal de Saint-Arnaud, commandant en chef, se souvient du rôle que Trochu a joué auprès de Bugeaud et le choisit comme premier aide de camp. Tâche ingrate pour le jeune colonel qui ne partage pas les vues politiques de son supérieur mais apprécie et respecte ses qualités de chef militaire tâche difficile, car la santé du Maréchal, atteint d'une angine de poitrine, décline rapidement et des responsabilités de plus en plus lourdes pèseront sur les épaules de son collaborateur.

Après le repli de l'armée russe, les états-majors alliés ne tombent pas dans le piège de la poursuite qui eut abouti à un désastre semblable à celui de 1812, mais l'armée s'enlise dans l'inactivité à laquelle s'ajoute le choléra provoqué par l'insalubrité des plaines de la Dobroudja.; Pour sortir de cette impasse, il faut trouver une solution originale et Trochu préconise l'expédition de Crimée. Cette idée, adoptée par Saint-Arnaud, est imposée aux corps expéditionnaires et c'est le débarquement à Old Fort, suivi de la victoire de l'Alma qui vaudra à notre héros les étoiles de général de brigade à 39 ans, faisant de lui le plus jeune général de l'armée, et la brillante promotion de chef d'état-major général de l'Armée d'Orient. Mais, fidèle à son principe de ne pas remplir de rôle directeur sous le régime impérial, Trochu décline cette nomination et se contente du poste d'aide de camp de Canrobert, successeur de Saint-Arnaud.

SEBASTOPOL - Le fort Alexandre - Photographie James Robertson

Grièvement blessé à l'assaut de Sébastopol, il est, après sa guérison, nommé membre du comité consultatif d'Etat-Major, et en 1858, membre du conseil Supérieur de l'Algérie, poste qu'il décline encore en raison de son désaccord avec les principes qui président à la création de ce Conseil. A son frère Armand, qui s'inquiète des suites de ce refus, Jean-Louis Trochu, le père du général, écrit les lignes suivantes :

"..... rendu au bout de mes forces cérébrales à la fin de cette longue missive, il m'est impossible d'aller plus loin et de te donner à fond mon avis au sujet de la position prise par Jules et du résultat que peut avoir pour toi le refus qu'il a fait de faire partie du Conseil de l'Algérie; mais je puis te donner l'assurance que l'opinion que tu as sur sa situation et son influence là-haut est loin d'être fondée; il a pour lui l’opinion de toute la partie éclairée de l'armée et celle même de l'Empereur; l'opposition qu'il fait depuis longtemps à certains projets est considérée par la partie saine et dévouée à l'Empereur dans l'armée comme le témoignage d'une haute valeur et d'un dévouement énergique qu'on considère comme trop rare dans les rangs élevés des hommes qui entourent l'Empereur. Sous ce rapport, ton frère a une réputation de courage, de vrai dévouement désintéressé et de lumière qu'on ne cite que chez lui et qui lui. fait une haute position. On n’a pas oublié que dans une Commission de maréchaux et lieutenants-généraux présidée par l'Empereur, où tous approuvèrent hautement la formation d'une garde impériale que l'Empereur désirait fortement, Jules seul, que S.M. consulta, en présence de la réunion dont il n'était que le secrétaire rédacteur et dans laquelle il n'avait pas voix délibérative, lui seul, pressé par S.M. de lui donner son avis, eut la force de critiquer la formation d'une garde impériale, comme une mesure désastreuse pour l'armée, destructive de son unité, blâmée et condamnée par le Général Dessolle, par le Maréchal Soult et par tous les grands organisateurs de l'Armée...

Les défenseurs de l'Italie

Après la guerre d'Italie au cours de laquelle il se distingue à la tête de sa division à Magenta et à Solférino, le Général Trochu est nommé Inspecteur Général de l'Armée et au cours de ses missions annuelles, se penche sur tous les problèmes de l'organisation militaire. Le fruit de ses réflexions est contenu dans un petit livre : " L'armée Française en 1867 ".

" J'offre cet écrit - précise-t-il dans son introduction aux hommes de bonne volonté qui ont de fermes croyances, qui aiment sincèrement le pays - qui servent loyalement et sans arrière-pensée le Gouvernement du pays - qui gardent le sentiment des respects - qui cherchent la vérité, la mettant au-dessus de toutes les habiletés, de tous les calculs et qui la disent ".

Mais il ne fait pas toujours bon de crier une vérité que le pouvoir refuse de voir en face. Pas plus que Niel,Trochu n'est écouté son livre provoque l'indignation des courtisans et de tous ceux qui affirment l'invincibilité de l'armée Française et vont la précipiter avec une légèreté impardonnable dans le désastre de 1870.

C'est pourquoi à la déclaration de guerre, le Général se trouve sans commandement malgré l'excellente réputation dont il jouit et dont nous trouvons la preuve dans Le Monde Illustré du 30 juillet 1870 sous la plume de Léo de Bernard :

" Trochu, disait le Maréchal Bugeaud en parlant de son aide de camp préféré, a le triple talent d'écrire, de parler et de vaincre.

" Sa science, le Général Trochu l'a prouvée et peut-être trop prouvée dans un livre qui a eu un énorme retentissement dans toute l'Europe: " L’armée Française en1867 ". Ce volume où l'auteur sape la routine, ne ménage pas les critiques, prêche les réformes dictées par le patriotisme le plus éclairé, est l'oeuvre d'un esprit supérieur. Le Général Trochu est entier dans ses idées par cette seule raison qu'il les croit utiles, mais ces idées exprimées à 17.000 exemplaires, ont blessé certaines susceptibilités.

"Au physique, le Général Trochu est plutôt petit que grand, comme ses compatriotes les Bretons. Sa physionomie spirituelle porte des traits réguliers, emprunts de hardiesse, de franchise. De petits yeux brillants, pétillants de finesse et de malignité, éclairent cette figure que couronne un beau front intelligent.

" Son allure est vive, franche, énergique. Il y a en lui du soldat et du penseur, mais on peut lui faire le reproche le plus honorable qu'on puisse faire à un homme: on peut lui dire qu'il ne sait pas la cour ".

Le Ministère qui a déclaré la guerre

Hélas, les prévisions du Général sur les fautes de préparation de l'armée ne sont que trop confirmées pas les évènements incroyables du début d'août 1870. En quelques jours, nos armées sont défaites à Wissembourg, Froeschwiller, Woerth, Spicheren. L'Empereur hésite entre la retraite sur Châlons et la concentration autour de Metz.

Trochu n'hésite pas à exprimer son opinion au Général de Waubert, aide de camp de l'Empereur et ami de longue date. Il préconise vigoureusement une profonde retraite et l'appui de l'armée sur les fortifications avancées de la capitale, et termine ainsi sa lettre par le post-scriptum suivant:

" A l'heure qu'il est, vous avez encore trois routes pour effectuer cette retraite. Dans quatre jours vous n'en aurez plus que deux; dans huit jours, vous n'en aurez plus qu'une: celle de Verdun, ce jour-là, l'armée sera perdue ".

Post-scriptum qui fera décrire par Etienne Lamy dans ses " Etudes sur le Second Empire " la singulière puissance de Trochu qui élève l’étude et l’intelligence de la guerre jusqu’à la prophétie et, d’avance, fixe non seulement l’étendue des désastres, mais leur marche, et l’heure où ils doivent s’accomplir.

L'Empereur & son Etat-Major au camp de Châlons

Au Camp de Châlons, l’armée de Mac-Mahon en retraite se regroupe et se reforme, mais celle de Bazaine est restée bloquée à Metz comme l’avait prévu Trochu.

l’Empereur réunit son Etat-Major et appelle Trochu en consultation, heureux effet de la lecture de la lettre au Général de Waubert. Vivement appuyé par le Prince Napoléon, Trochu renouvelle ses recommandations et emporte la décision: l’armée doit se replier sur Paris où l’Empereur rentrera.

Le Prince Napoléon ajoute:

" Voilà un Général dont vous connaissez les vues de concentration et de reconstitution de nos forces militaires à Paris défendu à outrance et servant de point d’appui à de nouvelles opérations. Il était, de notoriété, opposé à cette guerre et aux précédentes. Seul de tous les Généraux, il a montré naguère à quel point on s’illusionnait sur le mérite de nos institutions militaires dont il demandait la réorganisation. Cela l’a compromis. A présent, il a une autorité et une popularité particulières. Qu’il les mette à votre disposition comme un brave homme qu’il est et que vous avez mal jugé. Nommez-le Gouverneur de Paris, chargé de la défense de la place, qu’il vous y précède de quelques heures et vous annonce à la population dans une proclamation qu’il saura faire. Vous verrez que tout ira bien ".

Ainsi fut fait et Trochu n’hésitant pas, en raison de la situation tragique du pays, à mettre sa popularité au service de l’Empereur, part sur le champ pour la capitale. Dans le train il rédige la proclamation demandée et sitôt arrivé, malgré l’heure tardive (3 heures du matin) se présente chez l’Impératrice.

Celle-ci, furieuse de la décision, exige le retrait du nom de l’Empereur et de l’annonce de son retour à Paris. Mieux encore, elle envoie à Mac-Mahon, qui est encore à Reims, pour lui ordonner de faire route vers l’Est. Ordre et contrordre se suivent: le Maréchal obéissant à contrecoeur se dirige vers Rethel, puis infléchit sa route vers l’Ouest, se décide enfin sous la pression de dépêches émanant de Palikao, Ministre de la Guerre, à marcher sur Sedan où, croit-on, il sera prêt pour donner la main à Bazaine qui doit sortir de Metz.

C'est la catastrophe, l'armée défaite, l'Empereur prisonnier. En un mois, du 2 août date des premiers combats, au 2 septembre, l'invincible armée française est anéantie par l'armée prussienne.

Ainsi, Trochu qui croyait exercer ses fonctions de Gouverneur de Paris et de défenseur de la capitale sous la protection de l’Armée de Mac-Mahon, sait depuis le 22 Août qu’il est réduit à ses propres moyens.

A Paris, dés les premiers revers, l'opinion s'est inquiétée. Dès le 7 août, une centaine de députés du centre et de la Droite demandent à l'Impératrice le renvoi du Ministère Ollivier et la formation d'un cabinet Trochu.

Emile Ollivier lui-même, qui sent son pouvoir chanceler, veut s'attacher la popularité du Général et sollicite télégraphiquement de l'Empereur 1'autorisation de donner le Ministère de la Guerre à Trochu.

Mais les événements vont plus vite que les hommes. Ollivier est remplacé par Palikao, ce qui n'arrête pas la marche des armées ennemies. Le 18 août, la menace se précisant, Trochu est nommé Gouverneur de Paris et commandant en chef de toutes les forces chargées de pouvoir à la défense de la capitale.

C’est dans cette situation qu'il se trouve au moment du désastre de Sedan. Pendant que les différents partis politiques présentent des motions au corps Législatif qui en ajourne la discussion, le peuple de Paris s’indigne, envahit le Palais-Bourbon et réclame la déchéance. Les plus solides appuis du pouvoir s'effondrent sans résistance et, pris de court, les députés républicains de l'opposition n'ont d'autre solution que d'aller proclamer la République à l'Hôtel de ville et de constituer un Gouvernement provisoire.

 

Hôtel de ville - Proclamation de la République
Le Gouvernement provisoire

Puisque la crise est militaire et que l'ennemi envahit le territoire, il leur faut un général susceptible de rallier la confiance de tous les partis. Un seul nom s'impose, celui de Trochu, dont la popularité est à son apogée.

" Les événements écrit-il à l'Amiral Fourichon en lui demandant de faire partie du Ministère - se succèdent autour de nous, terribles et inévitables, créant à chacun de nous des périls et des devoirs, voilà comment, à la veille d'un siège qui sera sans précédent dans l'histoire des sièges et que de grands efforts n'ont qu'incomplètement préparé, je me trouve à la tête d'un Gouvernement républicain.

Quelles sont en réalité les opinions politiques de Trochu? Tout dans sa carrière nous prouve qu'il est conservateur, mais conservateur libéral et tolérant, c'est un homme du centre droit et les conditions qu'il pose aux membres du Gouvernement de la Défense Nationale le prouvent : le respect de la religion, la famille, la propriété.

Le respect de la propriété, il le tient de son père qu'il a vu à l'oeuvre toute sa jeunesse:

Après avoir débuté sans fortune, son labeur acharné a créé une riche exploitation agricole qui a donné l'aisance aux siens: une aisance acquise mais non héritée. Le respect de la religion lui vient de sa mère. Il lui doit - aime-t-il à répéter - ce qu'il a de meilleur, la croyance, la préoccupation du devoir, l'esprit de famille, cet esprit de famille auquel le Général sera fidèle jusqu'à son dernier souffle et qu'il tient à préserver en cette journée tragique.

Mais Trochu est également imbu des idées libérales: son grand-père maternel n'a-t-il pas été maire de Quiberon de 1796 jusqu'à sa mort en 1805 et Président du canton? Si nous manquons de précisions sur le rôle politique de Pierre Le Maux, nous pouvons supposer qu'un an après la tentative de débarquement de l'armée royaliste, c'est un républicain bon teint qui a été choisi pour remplir les fonctions de maire.

A Sainte-Barbe; cet esprit libéral a pu se développer en toute liberté et nous en avons pour preuve la solide amitié qui le liait à Alexandre Bixio, son ancien. Celui-ci prit une part active à la Campagne Réformiste qui aboutit à la Révolution de 1848, membre de la Constituante, puis de la Législative, il fut pendant quelques jours ministre du Prince Président, mais de façon éphémère. Ses idées républicaines le firent incarcérer lors du coup d'Etat.

Après sa libération, Bixio fonda des dîners qui réunirent sous le second Empire nombre d'écrivains et de peintres célèbres. On y voyait notamment Delacroix, Mérimée, Sainte-Beuve, Dumas Père et fils, Halévy, Sardou, Labiche, Meissonier .., et souvent Trochu.

En fait, le général, s'il était républicain modéré, ne voulut pas profiter des circonstances pour imposer au pays une forme de gouvernement sans la soumettre à la ratification du suffrage universel. Celle-ci n'étant pas possible, la seule solution honnête était de mettre la politique en sommeil et de s’attaquer aux seuls problèmes militaires.

Le plan Trochu a été raillé par ses détracteurs. Il était pourtant d'une logique inattaquable: l'armée française ne comportant plus que deux régiments, la Garde Mobile et la Garde Nationale, la seule ambition possible était d'arrêter le gros de l'armée prussienne autour de Paris rendu imprenable à l'abri de ses fortifications, reconstituer des armées en province et obtenir le secours de pays amis.

En effet, perdre une bataille n’est pas perdre la guerre et si la situation est très compromise, ne pouvions-nous espérer que l’Amérique se souviendrait de La Fayette, que l’Angleterre se souviendrait d’Inkermann et que l’Italie se souviendrait de Solférino.

Hélas, les efforts de Thiers pour obtenir une alliance de l'Angleterre, de l'Autriche, de l'Italie et même de la Russie furent vains, ceux de Gambetta, pour lever une armée de province, louables mais insuffisants.

Enfin, Trochu est un fidèle à l’enseignement du bailli de Suffren " Tant qu’il vous reste un coup de canon, tirez-le, c’est peut-être celui qui tuera votre ennemi ".

La simplicité de ce plan ne doit pas cacher son audace: organiser en treize jours le siège d’une ville de deux millions d’habitants, avec ce que cela comporte de ravitaillement, d’armement, de munitions, de troupes, est une gageure encore jamais réalisée dans l’histoire.

De l’armée régulière, il ne reste plus que deux régiments, les 35éme et 42éme auxquels on peut ajouter 3.000 gardes républicains et gendarmes, 6.000 gardiens de la paix, douaniers et agents du service des forêts. En outre, 100.000 réservistes incomplètement formés, appelés garde-mobiles constitueront la force principale de la ville assiégée, avec la Garde Nationale, c’est à dire la population armée.

Les fortifications de la ville datent de 1841 et n’offrent qu’une faible protection aux moyens de l’artillerie de 1870. Il faut les consolider, y installer des abris pour les munitions, y placer des pièces d’artillerie de marine, doter 69 portes de ponts-levis, en miner les abords, construire des observatoires, les relier par un réseau télégraphique, couper la navigation sur la Seine, raser une partie du Bois de Boulogne et de Vincennes, construire le chemin de fer de petite ceinture destiné au transport des troupes et du matériel en un temps record, sur les points où se prononceraient les attaques des assiégeants.

Pendant le siège, la ville de Paris, réduite à ses propres ressources, réalise des prodiges d’ingéniosité: les ateliers de chemins de fer fondent, réparent et transforment les canons, un fabricant de machines à coudre fait avec 5.000 fusils à percussion, autant de fusils à tabatière. La Maison Cail fabrique des mitrailleuses d’après un modèle trouvé à Vincennes; les lunetiers remplacent leur paisible occupation par la fabrication de gâchettes et de détentes pour chassepots, le salpêtre des caves est récolté pour la fabrication de la poudre...

La capitale est divisée en 9 secteurs triangulaires dont les sommets se réunissent à la place Vendôme, leur base étant appuyée sur les fortifications. Chacun d'eux peut former un champ de bataille particulier qui va en se rétrécissant depuis l'enceinte jusqu'au coeur de la Ville et où tout est disposé à l'avance pour une succession de combats à livrer à l'ennemi.

Paris est rendu imprenable et les Prussiens, qui le savent, n'oseront jamais l'attaquer. C'est le Général Trochu, Président du Gouvernement et Commandant en Chef, qui les harcèlera sans cesse à Villejuif, Chevilly Chatillon, La Malmaison, Le Bourget, Champigny, Buzenval, combats au cours desquels périront 4 généraux, 30 officiers supérieurs, 196 officiers de rang, 4.100 sous-officiers et soldats et seront blessés 21.000 hommes.

Combats qui forceront l'estime de l'ennemi et qui permettront à Gambetta, en immobilisant le gros de l'armée prussienne, de créer l'armée de la Loire.

Le Général de Moltke n'écrit-il pas en décembre :

... Par des opérations couronnées d'un succès sans exemple, l'armée allemande a pu faire prisonnières toutes les forces que l'ennemi a mises en campagne au début de la guerre. La France n'en a pas moins trouvé le moyen de créer, dans un délai de trois mois à peine, une nouvelle armée encore plus nombreuse que celle qui a été détruite. Malgré les victoires que nous avons remportées dans ces derniers jours, l'effectif des corps militaires continue à s'élever et, si la valeur intrinsèque de ces formations ne peut égaler celle de nos troupes, on doit prévoir que les ressources en apparence presque inépuisables du pays ennemi, pourraient mettre en question le résultat rapide et décisif de nos armes si, de notre côté, le pays ne fait pas un effort égal dans une certaine mesure, à celui de la France !

Hélas, Moltke est écouté, les troupes prussiennes, sans cesse renforcées, mieux équipées, refoulent les armées de province loin de Paris, la capitale arrive au bout des énormes approvisionnements rassemblée en hâte en septembre. Après quatre mois et douze jours de siège, vaincu par la famine et non pur les armes, Paris doit capituler avec les honneurs de la guerre : les officiers conservent leur épée, les drapeaux ne sont pas remis à l'ennemi, les troupes ne sont pas emmenées en captivité.

Enfin la grandeur de sa résistance force Bismarck au respect et il est stipulé à la signature de l'Armistice, que les allemands n'entreront pas à Paris; ils ne défileront pas sous l'Arc de Triomphe comme leurs chefs leur ont promis. Ce n'est que plus tard que Thiers acceptera, en échange de Belfort dans le Traité de Paix, une occupation très partielle qui ne durera que deux jours.

C'est la gloire du Gouvernement de la Défense Nationale, du Général Trochu, du peuple de Paris tout entier d'avoir, lorsque tout semblait perdu pour les armées nationales, entrepris cet immense effort, unique dans l'histoire militaire, d'avoir redressé l'honneur national et ainsi permis le relèvement moral du pays auquel nous devons la victoire de 1918.

PARIS - Hôtel de Ville - 23 mai 1971

Le siège de Paris, page tristement glorieuse de l'histoire de la ville, mérite d'être honoré en la personne de son animateur, de celui qui n'a pas voulu désespérer tant qu'il lui resterait un homme valide à opposer à l'ennemi : le Général Trochu.

Trochu, général vaincu d'une guerre qu'il n'avait pas voulue, élu triomphalement à l'Assemblée Nationale dans dix départements, s'enferma néanmoins dans une digne retraite, refusant toute récompense notamment la plaque de Grand Croix de la Légion d'Honneur et le bâton de Maréchal pour rester fidèle au voeu qu'il s'était fait à lui-même, de la gratuité de ses fonctions de Président du Gouvernement de la Défense Nationale. Il fut ainsi la proie facile des partis politiques et devint le bouc émissaire à la fois des conservateurs qui, sans pudeur, voulurent faire oublier les désastres de 1870 par la capitulation de Paris, et des républicains parce, n'ayant pas sauvé la nation, il devenait compromettant pour la République.

Plus d’un siècle s'est écoulé depuis les événements de 1870. Les passions se sont éteintes et les jugements se font plus clairvoyants. En conclusion, nous en citerons deux, émanant de deux soldats d'idées opposées mais qui se sont rencontrés sur un jugement commun :

" Il faudra toujours à la France des hommes de caractère, désintéressés et qui la servent de leur mieux, comme l'a fait le Général Trochu "

a écrit le Général Weygand à la fin de sa préface de la biographie de Trochu.

" Le Général Trochu, renommé parmi ses contemporains pour son intelligence et son savoir, mêlé, jeune encore, aux grandes affaires dont il avait le sens et l'expérience, se trouva porté au faîte du pouvoir à un moment décisif pour la patrie. Il ne lui manquait rien pour jouer un grand rôle national sinon, précisément, l'audace de l'entreprendre et la fermeté de s'y tenir".

Tel est le jugement porté par le Général de Gaulle dans " Le Fil de l'Epée ".

Ainsi commence à se réaliser la prédiction de Léon Lavedan :

" Le temps sera le vengeur assuré de cette mémoire. A mesure que s'éteindront les colères et les rancunes, la figure de Trochu montera dans la lumière, dégagée de toutes les ombres des passions contemporaines et l'impartiale histoire le jugera comme autrefois ses chefs militaires l'avaient jugé ".

A ces honneurs, ne demeure pas moins la prose cinglante dont l'a affublé Victor Hugo.

 

Présidents de la République Française