Prologue du plan

Dans les premières journées qui ont suivi l'avènement du gouvernement de la Défense Nationale aucun de ses membres n'avait voulu quitter la capitale menacée, malgré la nécessité reconnue à l'unanimité d'envoyer en province une délégation dont le rôle serait de maintenir l'unité d'action- Après de nombreuses palabres, le vieux Crémieux avait fini par accepter de se rendre à Tours, bientôt rejoint par Glais-Bizoin et l'amiral Fourichon.

Ce dernier, unanimement respecté dans la marine et l'armée, doit, comme Trochu sur le plan supérieur, rassurer les éléments conservateurs sur les buts des deux vieux renards républicains et à cet effet a pour mission de prendre en mains aussi bien la guerre que la marine.

Sous ses ordres, le secrétaire général du ministère, en silence et avec une modestie telle que son non est à peu près inconnu du public, s'évertue à constituer une nouvelle armée. C'est le général Lefort.

Avec le quart du personnel de l'Administration de la guerre, il cherche à organiser ce qui peut rester des forces impériales et à créer des troupes supplémentaires. Il recense les cadres disponibles qui lui serviront à jeter les bases de nouveaux corps d'armée. Dans chacun des quatre-vingt-six dépôts d'infanterie il arrive à lever une compagnie. Aussitôt réunies et concentrées, ces compagnies forment avec trois régiments rappelés d'Afrique le 15e corps qui comprend trois divisions, chaque brigade ayant deux régiments d'infanterie de ligne et un de gardes mobiles, tous armés du chassepot pour assurer l'uniformité du ravitaillement en munitions. Cette formation commencée le 16 septembre est entièrement au point à la fin du mois avec son artillerie et son génie.

Quinze jours après, deux des trois divisions d'un seizième corps seront organisées et les éléments de la troisième seront en route vers leur lieu de concentration.

D'accord avec Fourichon, le général Lefort interdit à ses troupes de s'exposer à une bataille rangée avant d'avoir complété leur armement et s'être aguerries. Il les stationne à Vierzon, Bourges et Nevers sous le commandement du général de La Motterouge, l'ancien chef impérial de la garde nationale de Paris. Pour protéger leurs mouvements, il poste, des Vosges à la Manche, un réseau de mobiles capables d'arrêter les reconnaissances de la cavalerie ennemie.

Tout cela semble très simple sur le papier; en réalité, Fourichon, au-dessus de son subordonné, s'ingénie à écarter les innombrables difficultés politiques soulevées par les pouvoirs civils. Si Trochu doit, à Paris faire face à l'émeute, l'amiral se heurte, en province, à l'organisation radicale de Gambetta.

En effet, malgré la proclamation du 4 septembre qu'il avait pourtant signée avec tous ses confrère:

" Nous ne sommes pas le gouvernement d'un parti, nous , sommes le gouvernement de la Défense Nationale ", Gambetta après s'être bombardé lui-même ministre de l'Intérieur, s'était empressé avant l'isolement de Paris de révoquer par télégrammes des 5 et 6 septembre les préfets de l'Empire et de nommer ses amis politiques à leur place en leur donnant des pouvoirs exorbitants, tels que celui de dissoudre à leur gré les conseils généraux, les conseils d'arrondissement et les conseils municipaux. Il déclarera plus tard avec un cynisme déconcertant que son choix a été uniquement politique, parce qu'on ne peut gouverner qu'avec un parti. Pour faire une République, il faut, c'est évident, des préfets républicains. Gambetta oublie que son rôle n'est pas de construire le régime du pays mais de le défendre pied à pied contre l'envahisseur.

Très rapidement, les heurts se multiplient entre Fourichon et ses deux collègues, entre les généraux et les préfets qui cherchent à dépasser leurs prérogatives, entre la population conservatrice de la province et les seïdes du parti radical. Des désordres sont constatés dans tous les grands centres et l'autorité de la délégation diminue de jour en jour. Pour affermir sa position, elle décide de son propre chef de procéder aux élections générales dont le principe avait été adopté dès le 8 septembre par le gouvernement central mais l'application remise sine die, en raison de l'invasion et de la mobilisation.

Cette stupéfiante nouvelle parvient à Paris le ler octobre en même temps que celle de la chute de Strasbourg et provoque aussitôt un concert de malédictions, chacun s'imaginant que la province défaitiste ne songe à la convocation d'une Assemblée que pour signer la paix.

Au sein du gouvernement, tout le monde est d’accord pour envoyer à Tours un ministre dont l'influence redressera l'autorité de la délégation. Trochu songe d'abord à Jules Favre mais, devant la réticence de celui-ci, n'ose insister en raison des dangers du voyage qui doit s'effectuer par ballon. Séduit par la jeunesse et la fougue de Gambetta, incapable dans son honnêteté foncière de deviner la rouerie du Génois, le Général propose que ce dernier s'envole pour présider aux destinées des départements.

Le Gouverneur de Paris, Confiant dans les aptitudes de Fourichon et connaissant son caractère, s’oppose néanmoins vigoureusement à l'idée de confier au nouveau délégué les pleins pouvoirs civils et militaires qu'il cherche à obtenir. Tout au plus finit-il par admettre que, puisque les membres de la délégation seront en nombre pair, Gambetta avec le titre de Président aura, en cas de partage, voix prépondérante.

Dès le lendemain de sa désignation, Gambetta est impatient de partir, mais les vents défavorables le retiennent trois jours et ce n'est que le 7 octobre qu'il quitte Paris en déclarant pompeusement à Jules Favre : " Je reviendrai avec une armée et si j'ai la gloire de délivrer Paris, je ne demanderai plus rien à la destinée. "

En s'installant à Tours, le tribun, tel sera désormais son surnom, trouve effectivement le pays dans un triste état: la ligue du Midi et celle du Sud-ouest s'insurgent contre le pouvoir et tentent d’organiser des communes individuelles, le gouvernement est à peine obéi ailleurs. Gambetta tranche dans le vif, envoie des délégués partout, rétablit l'ordre à Marseille, Saint-Etienne, Lyon, Toulouse, fait sombrer les fameuses ligues; remet en liberté tous les fonctionnaires de l'ancien régime qui avaient été incarcérés. En un mot, il fait sentir au pays la main d'un maître et son autorité sera indiscutablement respectée jusqu'au 31 janvier.

Mais si son apparition à d’heureuses conséquences sur le redressement moral du pays, elle n’aura de fâcheuses sur les événements militaires. Enivré par sa puissance que n'est en mesure de lui disputer aucun de ses collègues, il voudra tout régenter, tout diriger, jusqu'aux armées en campagne. Celui qui, dans son programme électoral, réclamait la suppression des armées permanentes se sent l'étoffe d'un général un chef.

Le jour de son arrivée à Tours il révoque, sans même attendre un rapport, le général de La Motterouge qui vient de subir un échec à Orléans. Trois jours après, Lefort est acculé à la démission. Ce n'est qu'un début: tour à tour, les généraux sont révoqués ou abandonneront d'eux-mêmes leur commandement avant de l'être. La liste en est longue: démission du général Fierreck, comandant de l’armée de l'Ouest; révocation du général Crouzat et du général Durrieu, révocation du général d'Aurelle de Paladines successeur de La Motterouge, démission du général Martin des Pallières, du général Cambriels, du général Pellissier, révocation du général Crevisier, démission du général Cremer, tentative du suicide du général Bourbaki...

Conscient de l’abus qu'il fait de la confiance du gouvernement central, Gambetta s’évertue, avec succès, de monopoliser tous les envois de nouvelles à Paris. Désormais, la capitale n'apprendra plus rien qui n’ait été dicté par lui dans l'intérêt de sa politique personnelle.

La direction des postes assurée avant son arrivée par un fonctionnaire dévoué à son supérieur resté à Paris est immédiatement supprimée pour être rattachée à la direction des télégraphes dont le républicain Steenackers dirige les services. Monsieur Fernique, envoyé de Paris, pour organiser les départs des pigeons voyageurs, se voit d’abord interdire toute activité puis n'est autorisé qu’à envoyer des plis contrôlés par la délégation. Messieurs Hubert et Delort, également partis de la capitale pour expédier les boules submersibles destinées, en suivant le lit de la Seine, à être arrêtés par des filets tendus à Paris, reçoivent à leur arrivée défense absolue de s’occuper de la transmission de correspondances. Le général Chanzy lui-même, voulant prendre contact avec Trochu pour combiner les opérations militaires, est censuré par Gambetta qui exige la communication préalables de ses dépêches.

Le but secret du grand radical est de conserver seul la direction des affaires militaires: de sauver Paris avant Trochu et sans Trochu. En effet, le Gouverneur qui jouit d'une réputation incontestable est connu pour ses sentiments conservateurs et Gambetta craint, à tort d'ailleurs, de le voir après la guerre étouffer la république et, à l'instar de Monck, restaurer la monarchie.