Les Prêtres de Sainte-Marie de TINCHEBRAY

dans l'Alberta

 

La MISSION de TROCHU

"Cette même année 1905, j'appris qu'à 16 ou 20 lieues Sud Est d'Innisfail, s'était formée une colonie d'officiers français dégoûtés ou victimes de leur attachement à la religion. J'y allai et trouvai, avec beaucoup d'amabilité, de profonds sentiments chrétiens. J'accédai immédiatement à la demande qu'on me fit d'avoir une messe chaque mois régulièrement. Pouvait-on refuser d'aussi bons catholiques et compter pour quelques choses les fatigues d'un voyage à cheval de 40 à 50 lieues chaque mois.

Là comme dans nos autres postes, le développement a été rapide au delà de toute vraisemblance. En un an le désert s'est peuplé. La colonie, en Avril 1906 a presque miraculeusement échappé a un immense feu de prairie, que nous avons combattu en désespérés.

Le groupe français s'augmente graduellement d'éléments nouveaux aussi bons que les premiers. La ville de Trochu Valley se bâtit et, l'une des premières constructions a été une petite église qui domine du haut de la colline cette prairie ondulée. Le 23 Juillet 1907, Monseigneur allait la bénir, il était reçu triomphalement conduit en voiture à six chevaux , escorté d'un escadron de brillants cavaliers et d'amazones. Un grand steeple chase était organisé en son honneur, bref la prairie, qu'on se figure peut-être rébarbative, avait un grand air de civilisation."

Monseigneur Emile LEGAL O.M.I

(Erection canonique de la Paroise Sainte-Anne des Prairies de TROCHU)

Archevêque d'Edmonton

1849-1920

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Une belle page de notre histoire religieuse

par le père Henri Voisin

1904-1921

En 1904, il n'y avait ni TROCHU, ni l'ombre d'un TROCHU. C'était la grande prairie ondulée avec son foin et ses quelques troupeaux errants. Vers ce temps arrivait en exploration celui qui devait donner son nom à ce florissant district. Armand TROCHU, neveu de l'illustre Général du même nom qui défendit Paris contre les allemands en 1870, parcourait le district à la recherhe d'un emplacement favorable au ranch. Une coulée bien abritée, remplie de sources, au centre d'un pays riche et inhabité fixa son choix. Bientôt, une modeste maison abritait les trois actionnaires du Saint-Ann Ranch Co, à savoir: TROCHU, DEVILDER, ECKENFELDER.

Monsieur DEVILDER, ancien officier lui aussi, était le fils d'un riche banquier de Lille, en France. Ce fut le commencement d'un groupe purement français et composé d'éléments en majorité militaires, à la physionomie très originale où l'on rencontrait le neveu d'un Général, le fils d'un Amiral, plusieurs jeunes nobles français en quête d'aventures et de fortune et plus tard un jeune officier italien ( T.THEODOLI ), représentant de la haute noblesse romaine.

Ces colons si différents de ceux qui peuplent ordinairement le pays avaient causé quelque sensation dans la région. Le Père VOISIN en entendit parler comme d'un groupe quelque peu mystérieux, perdu dans la prairie. Il se mit donc en campagne et ce ne fut sans peine qu'il le rejoignit. A six milles du ranch, il trouva le "shack" de Mr de CHAUNY, depuis tué à la guerre; guidé par lui, il arrivait au ranch Sainte-Anne vers les dix heures du soir. Les jeunes officiers couchaient dans une chambre unique et étroite uniquement décorée de panoplies de révolvers, de sabres et d'éperons. Monsieur DEVILDER céda aimablement son lit et bivouaqua dans l'écurie.

Le contact était établi très cordial, dès le début et il fut entendu que le missionnaire renouvellerait sa visite un Dimanche chaque mois, soit un voyage de 40 milles en voiture ou à cheval.

A douze milles du ranch Sainte-Anne, venait de s'établir en satellite le ranch Jeanne-d'Arc, lui aussi à physionomie militaire. C'était le triste temps où l'on employait l'armée française à la honteuse besogne d'expulser religieux et Soeurs. Beaucoup d'officiers préférèrent une carrière brisée, à la capitulation de leur conscience. L'affaire des cinq officiers de Vannes envoyés en prison militaire à la suite de leur refus de marcher, fit grand bruit en ce temps.

Or le ranch Jeane-d'Arc avait l'honneur de compter parmi ses membres deux de ces chrétiens magnanimes venu au Canada chercher la liberté de conscience que leur déniait le gouvernement franc-maçon de France. C'étaient le Capitaine de BEAUDRAP, porteur de trois décorations, soldat dans l'âme, homme de devoir et de foi plus encore, aussi simple et bon dans les rapports de la vie jounalière qu'il était ferme et indépendant quand il s'agissait des principes. Son lieutenant de TORQUAT, qui l'avait suivi dans la prison militaire, l'accompagna au Canada, type de chrétien breton à la foi de granit qui s'allie si bien à un patriotisme non moins indestructible; et quand, dix ans plus tard, la patrie envahie réclamait ses enfants, l'officier sacrifié volait à son secours et bientôt le Capitaine de TORQUAT lui immolait sa vie sur le champs de bataille avec une grandeur d'âme que révélent ses lettres intimes publiées depuis.

Monsieur de BEAUDRAP et sa famille complétaient le ranch Jeanne-d'Arc et Madame de BEAUDRAP eut la distinction d'être la première dame de tout ce groupement français.

Charmants furent les débuts de ces deux groupes à la physionomie si originale, charmante leur bonne gaieté française assaisonnée du vieux sel Gaulois jamais affadi et rehaussé par les charmes d'une éducation supérieure, et d'une religion sincère. Quelles bonnes soirées le Samedi qui précédait la messe mensuelle! La colonie comptait de fins musiciens: le Dr SCULIER s'installait au piano, un vétéran détraqué, le Père VOISIN grattait du violoncelle de rencontre, la magnifique voix de basse de Mr DEVILDER s'alliait à la douce voix de ténor du Lieutenant de TORQUAT et le concert commençait, pendant que le doyen de la famille prenait le chemin de son lit en disant de son petit air paternel qui lui allait si bien: " il faut que jeunesse s'amuse ".

Puis le lendemain, quand la messe devait avoir lieu au ranch Jeann-d'Arc (car elle alternait entre les deux colonies) le ranch Sainte-Anne tout entier montait à cheval, aumônier en tête et, à travers la prairie sans clôture, on chevauchait vers les amis. Eux étaient aux aguets dans leur maison perchée en nid d'aigle aux flancs d'une coulée profonde et, à peine l'alerte était-elle donnée, on courait au grand mât hisser le drapeau tricolore et l'arrivée se faisait aux accents de la Marseillaise. Alors c'étaient des causeries interminables et il fallait toute la diplomatie du missionnaire pour que la messe ne commençât pas l'après-midi.

La première messe dite au ranch Jeanne-d'Arc eut lieu le Dimanche de la Fête-Dieu 1905; le ranch ne comprenant encore que deux bâtiments de"logs" insuffisants pour contenir l'assistance, on se décida pour une messe en plein air, sur les flancs de la grande coulée; l'autel était en feuillage et avait eu pour architecte le Capitaine de BEAUDRAP. Ce fut poétique, ce fut impressionnant, cette messe un jour de Fête-Dieu, si loin de la patrie, dans un cadre de nature sauvage et encore solitaire, cette messe que disait un Prêtre et à laquelle assistaient des officiers victimes de la même persécution qui désolait leur beau pays de France.

 

 

Le père Henri VOISIN

(voir rapport)

1875-1934

 

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Le 1er Avril 1906, un immense feu de prairie, qui fut presque un désastre, s'abattit sur le pays. C'était la veille de la messe mensuelle. Un feu avait brûlé tout le jour à six milles au Nord du ranch et le soir venu on monta sur les collines qui dominaient l'établissement pour surveiller l'incendie. Il n'avait guère avancé. La nuit était sereine et l'air absolument calme, une nuit délicieuse et reposante.

Sur les dix heures, la conversation est interrompue par le ronflement d'un vent subit. On sort, le ciel est en feu derrière les collines et, au loin, on entend un bruit sinistre et profond qui se rapproche. L'ouragan de flammes et de vent venait sur nous.

A ce moment, il n'y avait que deux hommes au ranch, plus un cuisinier chinois et le Père VOISIN qu'accompagnait un Capitaine des milices de Madagascar. En toute hâte, on prend ses dispositions de combat. Mr ECKENFELDER et le Capitaine des milices courent à la pâture à chevaux, à un demi-mille, pour tâcher de sauver le troupeau. Pendant ce temps, le Père VOISIN et Mr de CATHELINEAU font sortir les chevaux de l'écurie, jettent les harnais dehors et s'arment de sacs mouillés et de sceaux d'eau, cependant que le chinois, les bras inertes et l'attitude béate, venait nous demander candidement ce qu'il fallait faire.

Mais déja le fléau était sur nous, une grande flamme sauta d'un bond des hautes collines jusque dans le fond de la coulée et, la seconde après, nous étions dans une mer de flammes et de fumée. Réfugié dans un jardinet, le Père VOISIN la tête entourée de son sac mouillé entend une voix qui crie: " Avez-vous lâché l'étalon? ". Non. " il va brûler, tâchez de le faire sortir ". Tâche difficile, car déjà l'écurie entourée de flammes semblait condamnée. Le Père VOISIN se précipite, détache le cheval, le pousse vers la porte, mais chaque fois, effayé par les flammes, l'animal se retourne. Enfin, le frappant de son sac mouillé; il le fait sortir.

Maintenant un tas de planches en arrière de la maison est en feu, une meule de foin adjacente à l'écurie commence à brûler, le charbon dans son hangar prend feu et plus loin les poteaux du corral flambent comme autant de cierges gigantesques et tout cela activé par une tempête qui dura 24 heures.

On protège la maison puis l'écurie. Bientôt les deux hommes partis à la pâture à chevaux reviennent nous prêter main-forte; gagnés par le feu, ils se sont sauvés à grand peine l'un en se jetant dans une source, l'autre en traversant les flammes la figure dans son paletot. Plus tard arrivait Mr DEVILDER avec un de ses hommes; ils avaient surveillé le feu l'après-midi et, quand vint l'ouragan, ils se précipitèrent au secours du ranch, mais en vain: la grande vague de feu roulait effrayante de rapidité et distançait leurs chevaux lancés au galop.

Une partie de la nuit se passa à éteindre la meule de foin toujours en feu. La messe basse dite de bonne heure, le Dimanche matin, fut bien triste: officiant et paroissiens étaient harassés et abattus par le sérieux du désastre. Meules de foin détruites, corral brûlé, pâturage anéanti pour le moment, et le plus triste, trente gros beaux chevaux entassés dans le coin de leur pâture où le feu les avait poussés étaient là mornes, les crins et les yeux brûlés, le corps gonflé, loques lamentables. Le feu avait continué longtemps sa course folle dévastant le pays sur une longueur de cinquante milles. Du coup le Capitaine de milices dit adieu à l'Alberta.

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La Compagnie du ranch Sainte-Anne prit à sa charge la construction d'une gracieuse petite église durant l'été de 1907 et Mgr LEGAL fut invité à venir la bénir. Ce fut une journée mémorable que celle de cette visite. Toute la colonie à cheval se porta à six milles à la rencontre de Monseigneur qui venait d'Innisfail en buggy. On lui fit quitter sa voiture pour une démocrate, trainée par six magnifiques chevaux gris tous semblables et attelés à la Daumont, et on partit à grande allure. Le lendemain, les cavaliers tous officiers experts couraient en l'honneur de leur évêque un " steeple chase " des plus intéressants.

 

Arrivée de Monseigneur LEGAL

 

En 1908, TROCHU eut son prêtre résident, dans la personne du Père BAZIN, assisté d'abord de son frère l'abbé J. BAZIN, puis succesivement par les Pères, CHAUVIN, ANCIAUX, RONCY et ROBVEILLE.De là les Pères rayonnèrent au loin, bien au delà de la rivière Red Deer à l'Est, et au Sud jusque dans les coulées du Knee Hill, à CARBON, puis dans la région où s'élèvent maintenant DRUMHELLER et MUNSEN, pendant qu'au Nord ils remontèrent jusqu'à DELBAURNE. Voyages pénibles l'hiver, dans ces prairies où la neige s'accumule dans des coulées.

En 1909, les Soeurs d'EVRON, excellente communauté française, enseignante et hospitalière, venaient jeter les premiers fondements de leur fondation. Il leur fallait un dévouement bien désintéressé pour s'enfoncer sans hésiter à 40 milles du chemin de fer dans un village à peine naissant et pour accepter de loger pendant près de deux ans dans une misérable bicoque de bois qui avait servi de magasin l'année précédente. Ce fut le premier hôpital et les fondatrices ont conservé du local le souvenir attaché qu'on donne aux lieux dans lesquels on a souffert et on s'est sacrifié.

Sans secousses, mais graduellement, grâce à l'énergique persévérance du Père BAZIN, la Paroisse s'est développée. Exclusivement française à sa fondation, elle est devenue mixte. Les familles catholiques étaient attirées à TROCHU par les terres fertiles faciles à cultiver, et plus encore par la présence de prêtres résidents, d'un magnifique couvent (à la fois pensionnat et hôpital) et à la présence d'une belle école séparée où les enfants sont assurés d'une instruction foncièrement catholique sous la direction dévouée des Soeurs.

Prêtres officiants à Trochu

Pére Henri VOISIN