La ville de TROCHU au Canada

 

 

 

Par un de ces étranges retours dont l'histoire est coutumière, près d'un siècle et demi après l'installation des réfugiés Acadiens à BELLE-ILE, un nom bellillois apparaît sur la carte de la grande plaine de l'Ouest canadien: " TROCHU", petite ville de l'Alberta située entre CALGARY et EDMONTON, non loin des premiers contreforts des montagnes rocheuses.

La création de cette entité francophone dans une région au climat rude et encore privée de moyens de communications ne put être réalisé que grâce à l'association, de l'imagination, de l'action et de la persévérance, qualités respectives d'Armand TROCHU, de Joseph DEVILDER, de Léon ECKENFELDER, pionniers qui contrastaient par leur origine familiale et leur éducation avec les habituels ranchers de l'Ouest.

Armand TROCHU
Léon ECKENFELDER
Joseph DEVILDER

 

 

Le fondateur de TROCHU, celui qui choisit le site et s'accrocha à la réalisation de la cité nouvelle, est Armand Jean-Louis Léon TROCHU , né le 15 Avril 1858, l'aîné des quatres enfants d'Armand TROCHU et de Léonie ROUSSELIN.

Son enfance s'est partagée entre Vannes où il fit ses études au Collège Saint-François-Xavier et BELLE-ILE, dans la demeure familiale de "Souverain " qui réunissait les petits enfants de Jean-Louis TROCHU chaque fois qu' ils pouvaient s'échapper du continent.

Sous l'influence de sa mère qui détestait la campagne en général et BELLE-ILE en particulier, Armand comme ses trois frères et soeurs, quitta l'île pour mener une vie urbaine et après son mariage avec une demoiselle LOROIS petite fille du Préfet du Morbihan, sous la monarchie de Juillet, s'installa comme agent de change à Nantes.

Mais le souvenir des brises marines de son enfance et l'atavisme légué par son grand-père paternel, Jean-Louis TROCHU, qui avait quitté Rennes pour créer le domaine de "Bruté ", l'emportèrent finalement sur la volonté maternelle.

Presque exactement un siècle après celui-là, Armand prit à son tour la direction de l'Ouest à la recherche d'horizons plus vastes que ceux de Nantes. L'Ouest, c'était alors le Canada ou les Etats-Unis.

C'est en 1902, qu'il arriva dans la région de CALGARY, comme invité au ranch de MILLARVILLE par Raymond de MALHERBE qui possédait alors un élevage de chevaux bien connu sous le nom de " Sheep Creek Horse Ranch", mais désigné localement comme "l'endroit des Français". Ce ranch était alors un centre apprécié des jeunes français de l'Ouest qui pouvaient soit y travailler, soit y profiter purement et simplement des excellents facilités de chasse et de pêche da la région.

C'est grâce aux français de MILLARVILLE qu'Armand TROCHU fit la connaissance à CALGARY du jeune Louis de CHAUNY qui lui raconta ses expériences de rancher dans la région de ROSEBUD.

Enthousiasmé par les récits de Louis, TROCHU le décida à monter en commun une expédition pour choisir dans les terres vierges un coin convenable à l'établissement d'un nouveau ranch. Ils achetèrent des chevaux de selle, des chevaux de bât, un bon stock de provisions et un beau matin de printemps, s'en allèrent vers la plaine.

TROCHU ayant appris à MILLARVILLE que l'Ouest et le Sud-ouest de CALGARY étaient déjà relativement colonisés, préféra prendre la direction du Nord-Ouest. Les voyageurs suivirent les traces des indiens et les traces des buffles parfois se guidèrent par leur instinct et arrivèrent finalement à ROCKY MONTAIN HOUSE, dans les contreforts des Rocheuses.

Mais le pays ne sembla pas suffisamment attrayant à nos chercheurs et il y avait trop de castors. Armand TROCHU estima que là ne pouvait être le ranch de ses rêves et prit avec son compagnon la route de l'Est puis redescendit à CALGARY sans avoir trouvé l'endroit idéal.

Un premier échec ne suffit pas à décourager un pionnier. Armand TROCHU avait le feu sacré et persuada Louis de CHAUNY de continuer les recherches. Après s'être réapprovisionnés, ils repartirent cette fois vers l'Est et atteignirent les HANDHILLS où la chance les aida.

Un métis qui parcourait la région à cheval à la recherche de bétail vint un soir partager leur campement. Au cours de la veillée nos compagnons exposèrent l'objet de leur recherche. L'homme se souvenait d'un endroit qui lui avait paru idéal, deux ans auparavant, alors qu'il arpentait le terrain de l'Ouest de la rivière Red Deer; non loin de THREE HILLS et près de la piste du lac Buffalo, se trouvai une vallée qu'il n'avait pas oubliée.

Dès le lendemain, Armand TROCHU et Louis de CHAUNY retraversèrent la rivière Red Deer et partirent en direction de THREE HILLS. Ils atteignirent bientôt une vallée dont l'aspect correspondait exactement à la description du métis. Des sources d'eau, une rivière, des arbres, le tout d'une tranquille beauté. TROCHU le rêveur venait d'arriver au but des ses recherches.

De retour à CALGARY, il s'empressa de consulter le cadastre. Le terrain qu'il convoitait ( North ½ of Sec. 8T33, R23 West 4 meridian ) appartenait à la Hudson Bay Cy, qui ne fit aucune difficulté pour le lui céder.

Mais si Armand TROCHU avait assez d'enthousiasme et d'imagination, il lui manquait les capitaux et la force pour mener seul son entreprise à bien. Il s'associa d'abord à un français de CALGARY, Monsieur TABARY, et très rapidement, les deux premières maisons furent construites dans la vallée avec du bois venant de DIDSBURY.

Le capital réuni n'était pas encore suffisant et Armand TROCHU, réalisant les difficultés qui menaçaient son entreprise, décida en été 1904, de s'embarquer pour la France afin de trouver de nouveaux associés.

Pendant son absence, arrivèrent les deux frères Paul et Roger de BEAUDRAP.

Le comte Paul de BEAUDRAP connaissait déjà le Canada: il avait passé neuf ans de 1891 à 1900 d'abord dans la célèbre colonie des aristocrates français à WHITWOOD, puis celle de SAINT-HUBERT et était revenu en France pour des raisons familiales. Mais il avait gardé la nostalgie de sa vie de pionnier et quand son frère Roger dut abandonner l'armée au moment des inventaires, il n'eut pas beaucoup de mal à le persuader de l'accompagner vers des horizons nouveaux.

A CALGARY ils firent, eux aussi, la connaissance de Madame de CHAUNY, qui leur conta l'expédition de son fils et d'Armand TROCHU et de leur découverte.

Les frères de BEAUDRAP, convaincus par ce récit, achetèrent un chariot, une paire de chevaux et partirent vers le Nord. A leur second nuit de voyage, alors qu'ils campaient à la sortie de la ville de DIDSBURY, un violent orage éclata, effrayant les chevaux. L'un d'eux arracha son piquet et en essayant de s'échapper, se précipita sur une clôture en fil de fer barbelé. Il fallu l'abattre et le remplacer, mais après cet incident, les de BEAUDRAP atteignirent la vallée de TROCHU sans autre ennui.

Ils eurent le même coup de foudre et décidèrent de s'installer à proximité où Paul de BEAUDRAP trouva à acheter un ranch situé sur l'un des passages qui menaient à la rivière Red Deer. Sa famille put l'y rejoindre quelques mois plus tard et les descendants de son fils Xavier, sont les seuls témoins de cette époque héroïque, puisqu'ils demeurent encore aujourd'hui à TROCHU.

François de TORQUAT
Roger de BEAUDRAP

 

L'exploitation du ranch était alors menée par Paul de BEAUDRAP, son frère Roger, Pierre le fils aîné de Roger, rejoints un peu plus tard ses deux plus jeunes fils, après la fin de leurs études en France et par son gendre François de TORQUAT .

 

 

Pendant que les de BEAUDRAP s'installèrent, Armand TROCHU, poursuivait ses recherches en France, notamment dans le milieu des officiers de cavalerie dont beaucoup étaient prêts à s'expatrier . Son enthousiasme communicatif fit merveille et il réussit à convaincre un petit groupe composé de: Léon ECKENFELDER, Joseph DEVILDER, Louis SCULIER, Edgar PAPILLARD, Marc de CATHELINEAU et de deux jeunes gens appelés Raoul de PRÉAULX et Martial de RODOREL de SEILHAC.

1905 - Sainte-Anne ranch

Debout: Armand TROCHU, Louis SCULIER, Joseph DEVILDER

Assis: Léon ECKENFELDER, Raoul de PRÉAULX, Edgar PAPILLARD

Photographie Martial de SEILHAC

Joseph DEVILDER était le fils d'un banquier de Lille disposé à mettre des capitaux dans l'entreprise. Celui-ci avança immédiatement la somme de 50.000$ permettant ainsi de racheter la part de TABARY qui rentra en France avec sa famille au printemps de 1905 et de financer les investissements nécessaire à la construction et à l'équipement du ranch. Armand TROCHU le baptisa le "Ranch de Sainte-Anne", en hommage à Sainte-Anne d'Auray dont le souvenir lui restait cher.

Saint-Anne ranch 1904

Pour son exploitation, fut fondée La Compagnie du Ranch de Sainte-Anne, enregistrée en 1905. La répartition des parts: 470 à Joseph DEVILDER, 78 à Armand TROCHU et 52 à Léon ECKENFELDER, est significative des positions financières respectives des trois premiers associés.

Louis SCULIER, qui avait fait de solides études de médecine en Angleterre, sans toutefois aller jusqu'au diplôme final, servit à la fois de médecin et d'interprète. Marc de CATHELINEAU fut employé au Ranch de Sainte-Anne. Par contre Edgar PAPILLARD, de PRÉAULX, de SEILHAC s'installèrent à leur propre compte dans un nouveau ranch à 7 kilomètres au Nord-Est de TROCHU. Toutefois, leur association fut de courte durée: de PRÉAULX et de SEILHAC retournèrent en France en 1906 et deux ans plus tard, PAPILLARD rejoignit TROCHU.

L'année 1905 fut employée à établir aussi solidement que possible la base de la Compagnie commerciale du Ranch de Sainte-Anne; une maison en rondins fut édifiée (elle devint plus tard l'habitation des ECKENFELDER ); un troupeau d'une centaine de chevaux, principalement des percherons, fut acheté à PINE LAKE ainsi que de jeunes boeufs, début d'une politique d'embauche qui portera bientôt 200 bêtes marquées .

Dès l'origine, le Ranch de Sainte-Anne devint le centre de gravité de la petite communauté: les jeunes français, y compris la famille de BEAUDRAP, y étaient chaudement accueillis dans un esprit de franche camaraderie, malgré l'âpreté des efforts déployés par tous pour établir un foyer dans ce pays rude.

Armand TROCHU, d'apparence distinguée, de taille et de corpulence moyenne, portait la barbe et gardait le teint pâle. Jamais négligé dans sa tenue et plus âgé que la plupart de ses compagnons, il semble avoir joué le rôle de patriarche de la communauté. C'était un homme délicat, bon camarade et de grand coeur; ceux qui se souviennent de lui ne lui ont pas connu d'ennemis et personne n'a jamais entendu une parole désagréable à son sujet.

Joseph DEVILDER et Léon ECKENFELDER étaient eux aussi très aimés. Le premier était grand et mince et, si peu de gens l'ont présent à la mémoire, il est évident qu'il avait une personnalité particulièrement dynamique. Le second, de taille moyenne, brun et portant la moustache, était très gai de caractère et jouait le rôle d'animateur au Ranch de Sainte-Anne.

Une première épreuve atteignit nos pionniers dès 1905; l'épidémie de gale qui s'étendit dans l'Ouest canadien. Pour en venir a bout, les autorités exigèrent que tout le bétail de la région fut baigné: à cet effet, on construisit entre TROCHU et HUXLEY un immense corral pourvu de cuves où les éleveurs des environs amenèrent leurs animaux. Comme il fallait baigner le bétail deux fois avec un intervalle de quinze jours entre les traitements, les ranchers durent camper sur place pour garder jour et nuit un immense troupeau de plusieurs milliers de têtes.

L'année suivante survint le grand incendie qui ravagea la prairie depuis le Nord de OLDS, traversa la rivière Red Deer et gagna le Sud.

C'est le 31 Mars 1906 que se produisit la catastrophe: deux exploitants agricoles, qui avaient fait venir du bois pour construire leur installation à quelques kilomètres au Nord-Est de OLDS, voulurent le protéger de la menace toujours possible d'un incendie de prairie et allumèrent un feu de précaution autour de leur stock. Très rapidement, ce feu prit d'énormes proportions et tous les hommes de la Vallée TROCHU vinrent le combattre. Vers le soir, au moment où ils croyaient avoir réussi, un orage du Nord-Ouest raviva le feu qui s'élança alors à travers la prairie à une allure terrifiante, droit vers le Ranch de Saint-Anne où ne se trouvait plus qu'Armand TROCHU.

Teodolo THEODOLI

Par contre, un étalon de valeur était dans l'écurie et les cent percherons dans leur pâture. Un des hommes duranch, parti lutter contre l'incendie, un italien du nom de THEODOLI, enfourcha un cheval de course renommé pour sa rapidité, et galopa à travers la prairie dans un effort désespéré pour battre les flammes de vitesse afin de libérer les chevaux .

Mais le feu fut plus rapide et atteignit le pâturage avant lui. Près de la moitié des bêtes furent grièvement brûlées, qu'il fallut les abattre. Du charbon qui avait été entreposé à flanc de coteau prit feu et brûla deux mois. Heureusement, les bâtiments du Ranch de Sainte-Anne, abrités au fond de la vallée, ne furent pas détruits.

Beaucoup de colons souffrirent de l'incendie, mais on raconte que 500 têtes de bétail qui appartenaient à BART et don WILLIAMS, échappèrent aux flammes en se serrant sur la glace qui recouvrait encore une partie de leur pacage marécageux.

Pendant cette même année 1906, de nombreux exploitants vinrent s'établir dans la contrée dont le développement s'accélérait. Plusieurs d'entre eux restèrent au Ranch de Sainte-Anne et la compagnie dut construire un relais pour les loger. C'était un grand bâtiment agréable dont une extrémité fut utilisée comme bureau de poste et épicerie. Une écurie fut installée à proximité pour recevoir les chevaux des voyageurs.

c'est en effet le 1er Septembre1906 que fut officiellement ouvert le bureau de Poste sous le nom de "TROCHU VALLEY" avec Armand TROCHU comme "post master" .

En 1903, les gens de la région allaient encore chercher leur courrier à SUNNYSLOPE; en 1905, un bureau fut ouvert à THREE HILLS, la nécessité d'en ouvrir un autre à TROCHU l'année suivante, pour les besoins de la nouvelle colonie, est une preuve de la rapidité du développement de la région.

Pendant quelques années, Armand TROCHU transporta lui-même le courrier entre TROCHU VALLEY et THREE HILLS avec sa charrette californienne. A cette époque, le centre de distribution du courrier était à DIDSBURY. A partir de 1909, le courrier fut trié à OLDS, Edmond PARNELL engagé comme facteur faisait alors le trajet deux fois par semaine.

Le relais fut utilisé jusqu'en 1908, année au cours de laquelle fut construit un hôtel. Ce fut une entreprise lucrative bien que les propriétaires ne l'aient sans doute pas édifié pour cet objet. Dans ses débuts, le relais fut utilisé comme salle de danse. Les gens de TROCHU VALLEY et les propriétaires de ranchs des alentours s'y réunissait autour de l'orchestre formé de Jack ROSS, George WALTER, aidés parfois par le docteur SCULIER. Les musiciens s'asseyaient sur des sacs de cacahuètes qu'ils consommaient entre deux airs. Au matin, un petit déjeuner gratuit était servi aux danseurs qui avaient passé la nuit entière.

1La population de TROCHU VALLEY s'accroissait. Au printemps de 1906, Marc de CATHELINEAU, qui avait construit une maison de bonne taille, fit venir de France sa mère, trois de ses soeurs et un frère cadet.

 

 

Hardouin. de REINACH-WERTH

Puis vint Hardouin de REINACH-WERTH qui joua un rôle considérable dans la vie économique du district. Cet ancien officier, ami de Léon ECKENFELDER, s'associa pour créer une crémerie avec THEODOLI qui n'avait pas de connaissances particulières en la matière mais qui, comme toujours emballé par chaque nouveau projet, y coopéra avec enthousiasme. La crémerie bien équipée pour l'époque, fut construite au Sud de la vallée, alors que les maisons déjà érigées étaient toutes situées au Nord. Mais comme il n'y avait pas assez de lait pour faire du beurre et que peu d'exploitants étaient assez riches pour acheter des vaches, Hardouin de RENACH-WERTH eut l'idée de faire venir 300 vaches laitières et de les vendre à crédit aux colons des environs de TROCHU, pensant qu'ils pourraient consacrer la moitié du produit de la vente du lait au remboursement de leur dette.

Mais ce plan était trop audacieux pour l'époque. Le transport d'une denrée périssable comme le beurre posait un problème insoluble. Il fallait aller en charrette jusqu'à DIDSBURY ou OLDS où passait le chemin de fer. C'était la spécialité de Charlie WOODHOUSE qui prenait 10$ la tonne. Pendant l'été, le beurre n'était transporté que la nuit pour éviter qu'il ne fonde en chemin malgré la glace dont on le couvrait, la glace conservée depuis l'hiver dans de la sciure de bois.

On essaya aussi d'expédier le beurre par bateau jusqu'à VANCOUVER, mais faute de moyens de réfrigération, c'était du fromage qui arrivait à destination; aussi, la crémerie dut-elle cesser son activité vers 1911 ou 1912.

Hardouin de REINACH-WERTH, toujours associé avec THEODOLI ouvrit aussi une agence d'outillage pour la Compagnie Deering, Emerson & Cockshutt. Son souvenir est particulièrement vivace chez les nouveaux colons allemands qui affluaient dans les alentours de TROCHU et qui ne parlaient pas anglais. REINACH-WERTH, qui était alsacien, connaissait l'anglais, le français et l'allemand. Il rédigeait les lettres des colons, les aidait dans leur problèmes de langage et par ses conseils leur permit de s'adapter aux us et coutumes de leur nouveau pays.

Ce fut également en 1906 que les dirigeants du Ranch de Sainte-Anne persuadèrent Frank DORLAND, forgeron établi près du lac de HORSE SHOE, de venir s'installer à TROCHU.

C'est alors que survint le fameux hiver 1906/1907. Comme tous les villages de l'Ouest, le district de TROCHU en souffrit beaucoup. Le foin était rare à cause de l'incendie du printemps précédent et le peu qui subsistait devait être transporté sur une distance de plus de 10 miles. L'épaisse couche de neige, plus d'un mètre vingt, qui couvrait les pistes, rendait le charroi très difficile et les traîneaux se renversaient souvent. Dans les écrits on racontent que le bétail avait les poils et même la peau des pattes complètement usés à force de se frayer péniblement un chemin dans la neige dure. On prétend qu'un propriétaire de ranch avait réussi à sauver 200 têtes de bétail en raclant la neige tous les jours afin de dégager l'herbe de la pairie. Dans un ranch important, comme celui du Sénateur POPE, 200 bêtes de bétail seulement sur 2000 résistèrent.

la première ville de Trochu valley

Mais la confiance des français de TROCHU VALLEY n'avait pas été ébranlée par la rudesse de l'hiver. Au contraire, ils se passionnèrent pour une nouvelle idée: au début de l'année, la Canadian Pacific Railways avait projeté d'établir une ligne de chemin de fer qui passerait par AOME pour rejoindre la voie ferrée de CALGARY à EDMONTON. Armand TROCHU qui connaissait le Président de la Canadian Pacific avait appris que la nouvelle ligne passerait près du Ranch de Sainte-Anne. Joseph DEVILDER comme toujours prêt à l'action, envisagea de construire une ville. On engagea des arpenteurs qui commencèrent immédiatement à établir le plan sans se préoccuper de la couche de neige qui recouvrait la prairie. L'emplacement fut choisi sur la colline qui dominait la vallée Nord. Le terrain fut divisé en lots et la construction put démarrer dès la fonte des neiges.

Le premier bâtiment érigé sur ce nouvel emplacement fut la baraque de la police qui fut construite par la Compagnie Commerciale du Ranch de Sainte-Anne. Ses dirigeants avait en effet fait venir de CARBON un détachement comprenant 3 policiers commandés par le caporal TUCKER; l'écurie attenante fut aussi construite par la Compagnie Sainte-Anne.

 

Le second bâtiment fut sans doute la boucherie bâtie par Paul de BEAUDRAP, son frère Roger et le gendre de celui-ci, François de TORQUAT. Dans ses débuts la boucherie n'était ouverte que deux fois par semaine, les jours de la Poste.

 

Mais parmi les premiers bâtiments de la nouvelle ville figure surtout l'église catholique qui fut achevée en juin 1907.

Avant sa construction, le père Henri VOISIN, venait d'INNISFAIL une fois toutes les 4 ou 5 semaines. La messe était célébrée à tour de rôle dans les grands ranchs des français . Si la température était clémente, l'autel était dressé à l'extérieur et surmonté d'une grande tente. De longues tables étaient installées sous les arbres et après la messe, les assistants se réunissaient pour prendre un bon repas et discuter en toute amitié. Mais pendant l'hiver cette organisation n'était pas possible, aussi la construction d'une église constituait-elle un important progrès. Le premier prêtre résident fut le père Pierre BAZIN qui resta dans la paroisse pendant quelques années.

En 1907, un grand magasin fut bâti dans la nouvelle ville de TROCHU. Cette entreprise fut menée à bien par la famille de Jean BUTRUILLE, le beau frère de Joseph DEVILDER.

Jean BUTRUILLE, accompagné de sa femme, de ses cinq enfants, d'un cuisinier, d'une femme de chambre et d'une gouvernante était arrivé pendant l'été et s'était installé provisoirement chez son beau-frère. Après avoir exploité la boutique contiguë au relais, il déménagea tout son stock dans le joli magasin neuf de la nouvelle ville.

Ce magasin, et plus particulièrement Madame BUTRUILLE, joua un rôle très important dans la ville de TROCHU. Madame BUTRUILLE, comme la plupart des autres françaises qui venaient à TROCHU, n'avait pas l'habitude de travailler, mais elle s'adapta avec une facilité étonnante à cette rude existence. De l'automne 1907 jusqu'à l'été 1910, elle vint tous les jours au magasin prouvant qu'elle était aussi capable de faire le métier de vendeuse que celui de gérante.

En fait, les BUTRUILLE ne se satisfaisaient pas d'un seul magasin. Le pays à l'Est de la Red Deer River se développant à une allure surprenante, ils ouvrirent, avec un sens aigu des affaires, une succursale sur l'autre rive. Un bac appelé TOLMANS FERRY, du nom du propriétaire, fut en service cet été là.

Signalons à ce propos que pendant quelques années, à l'époque des hautes eaux, quand le bac ne pouvait passer, il fallait faire passer le courrier dans une boîte qui traversait la rivière au moyen d'un téléphérique.

En 1908, les BUTRUILLE agrandissait encore leur entreprise en ouvrant une autre succursale à PERBECK, près d'HUXLEY.

La maison mère, le grand magasin de TROCHU VALLEY, était l'un des bâtiments les plus importants de la ville. Il comportait une épicerie, un stand de nouveauté et un rayon de quincaillerie. Il était de loin le mieux fourni de la région et il fallait aller dans les plus grands centres pour trouver un commerce équivalent. Dès ses débuts, il comporta une innovation qui intrigua beaucoup les enfants: le vendeur mettait la facture et l'argent du client dans un petit cylindre qui disparaissait sur son rail derrière une cloison et revenait mystérieusement par le même chemin avec la monnaie.

Les habitants de TROCHU étaient fiers à juste titre, de leur grand magasin. Xavier de BEAUDRAP y travailla de 1908 à 1914, jusqu'à son départ pour la première guerre mondiale. Paul de CHAUNY, y fut aussi employé.

Mais en 1910, Jean BUTRUILLE qui était atteind des poumons rentra en France pour trouver un climat plus doux. Le magasin fut vendu à Edgar PAPILLARD, Hardouin de REINACH-WERTH et T. THEODOLI. Madame BUTRUILLE devenue veuve, n'avait pas oublier TROCHU et elle y revint en 1918, deux ans plus tard elle épousa Edgar PAPILLARD et géra à nouveau le magasin, qui, entre-temps avait déménagé et s'était agrandi. En 1922, il brûla complètement et ne fut jamais reconstruit.

Louis de CHAUNY s'installa dès 1907 dans la nouvelle ville où il construisit une maison et une écurie et mit au point la première pension pour chevaux. En 1909, il la vendit et partit à CORONATION. Il retourna en France en 1914 et, comme tant de français de cette région, fut tué pendant la guerre.

Marc de CATHELINEAU construisit une grande salle de danse et les BUTRUILLE, pour son inauguration, donnèrent une grande soirée à laquelle assista toute la population. Cette soirée devint une fête annuelle jusqu'en 1909, lorsque la salle fut transformée en magasin.

Marc de CATHELINEAU & Léon ECKENFELDER

C'est également en 1907, qu'un étameur quitta HORSE SHOE LAKE, d'où venait déjà le forgeron, et vint s'établir à TROCHU.Ces développements matériels étaient accompagnés d'un changement de vie des premiers colons: Léon ECKENFELDER fit venir de LEO sa fiancée, Valentine FIGAROL. La future, ses parents et leurs invités vinrent habiter la maison des de BEAUDRAP jusqu'au mariage qui fut le premier célébré dans la nouvelle église dont la construction fut accélérée en vue de cet important événement.

 

Au mois de Mai 1907, la femme d'Armand TROCHU et ses trois filles, qui étaient jusqu'alors restées en France, arrivèrent à TROCHU VALLEY, mais elles ne prirent pas une place importante dans la communauté.Une des filles aida son père à la Poste pendant quelques temps, mais en 1912, Madame TROCHU et ses trois filles retournèrent en France et ne revinrent jamais à TROCHU.

 

 

 

 

On peut dire, de tout ce qui précède, que l'année 1907 marqua la fin du Pavillon des célibataires au Ranch de Sainte-Anne et le début de la petite ville de TROCHU VALLEY. Dès cette époque, la Compagnie Commerciale du Ranch de Sainte-Anne tenta une expérience tout à fait surprenante: il s'agissait de recherche de pétrole dans la vallée; quelqu'un, peut-être un escroc, vendit à Joseph DEVILDER, l'idée du forage et le matériel nécessaire. Malheureusement, celui-ci était destiné à creuser des puits d'eau et n'était pas capable de forer au-delà de cent mètres. Au cours des essais, on ne trouva que de l'eau. Ce fut un échec, mais quel est le promoteur qui réussit dans ses entreprises?

Un des événements les plus spectaculaires pour la population fut la première journée sportive qui eut lieu le 19 Juillet 1907. Tout fut mis en oeuvre pour que ce fut une journée de gala. Tous les habitants dans un rayon de 50 miles s'y déplacèrent et les cow-boys de CARBON, ROSEBUD et des districts environnants disputèrent les épreuves qui étaient pour la plupart des courses de chevaux et des sauts d'obstacles récompensés par des prix très beaux pour l'époque.

L'une des principales attraction était la revue: des cavaliers, des véhicules divers, des chars gaiement décorés défilaient dans la rue principale, de la nouvelle petite ville, au son de la fanfare de DIDSBURY.

Le charme plus important était celui du grand magasin: c'était une voiture tirée par six chevaux du même gris attelés à la Daumont. Comme dans l'artillerie, un des cavaliers montait le cheval de gauche et conduisait l'équipage. Les hommes étaient habillés de façon identique: chemise noire, foulard clair, chapeau Steton, gants à crispin, pantalons de cow-boy de cuir. Les côtés du char étaient recouverts de calicots portant les inscriptions " Grand Magasin de TROCHU VALLEY, dernière mode, prix raisonnables ".

Ce même équipage fut utilisé une semaine plus tard à l'occasion de la bénédiction de l'église catholique. Monseigneur LEGAL, Archevêque d'EDMONTON, qui venait pour cette cérémonie, voyageait en boghei depuis INNISFAIL et les français vinrent au devant du prélat avec leurs six beaux chevaux gris attelés à la Daumont à une grosse charrette. Ils le rencontrèrent à environ sept miles de TROCHU, le persuadèrent de laisser là le boghei et l'amenèrent à toute allure et avec de grands gestes jusqu'à la nouvelle ville. Ce fut une chevauchée sensationnelle qui impressionna beaucoup l'Evêque, mais on remarqua qu'il garda la main sur le frein de la charrette pendant tout le trajet.

En 1907 et en 1908, la plupart des habitants vivaient encore dans la vallée. Il y avait là, la crémerie, le relais, le quartier général du Ranch de Sainte-Anne, centre de la communauté. Cependant, le centre des affaires, y compris les magasins, avait été construit sur les collines environnantes, aussi pour améliorer les communications, l'audacieuse compagnie installa-t-elle un téléphone entre le grand magasin et le ranch. Ce fut le premier téléphone de la région .

Peu à peu le déplacement vers la nouvelle ville s'amplifia: la forge fut déplacée pendant l'hiver 1907/1908. C'était une véritable entreprise car le bâtiment était important et il fallait franchir une pente raide; des attelages furent accrochés à deux angles du bâtiment qui fut hissé jusqu'au sommet par des chevaux et des boeufs.

Au printemps de 1908, TROCHU VALLEY perdit l'un de ses fondateurs. Joseph DEVILDER dut retourner en France pour diriger la banque familiale; il vendit ses chevaux à son ami Edgar PAPILLARD et son exploitation qui était mitoyenne de celle d'Armand TROCHU, à Gédéon MATHIEU grâce à un plan de financement imaginé par le père BAZIN.

Joseph DEVILDER quitta non sans nostalgie la petite colonie de l'Ouest canadien à la destinée de laquelle il avait largement participé pendant ces quatre années mémorables. Après son départ, la Compagnie de Sainte-Anne déclina progressivement.

Ainsi s'achève la première partie de l'histoire de TROCHU VALLEY.

 

Sainte-Anne ranch vue générale 1907

 

 

La première ville

 

Un trait se trouvait irrévocablement tiré sur le premier mode d'existence. Même le nom de la communauté fut modifié. A l'ouverture de la poste en 1906, elle avait officiellement reçu le nom de TROCHU VALLEY, maintenant elle s'appelle TROCHU, sans doute parce que la ville n'était plus dans la vallée. Mais la nouvelle cité, malgré la rupture de l'association qui était à son origine, continua à croître et à prospérer.

Les enfants devinrent suffisamment nombreux pour justifier l'ouverture d'une école en 1908 avec N. Mc LEOD et Miss Nora GILLIS comme premiers maîtres. Pour une raison inconnue, l'école conserva et conserve encore de nos jours le nom de TROCHU VALLEY SCHOOL.

Le Docteur SCULIER et J. CREPIN bâtirent un hôtel en 1908 et le donnèrent en exploitation à un certain BROGAN; puis en 1910, cet hôtel fut patenté et autorisé à ouvrir un bar.

Vers la fin de 1908, TROCHU eut son premier médecin de plein exercice, le Docteur J.D MILNE, de CALGARY. L'année suivante fut ouvert un hôpital par trois religieuses venues de France, soeur Marie RECTON et deux autres soeurs de La Charité de Notre-Dame d'Evron, accompagnées de huit soeurs infirmières. Faute de bâtiment disponible, elles avaient été autorisées par la Compagnie du Ranch de Sainte-Anne à utiliser l'ancien relais qui avait cessé de fonctionner aussitôt après l'ouverture de l'hôtel. En 1910 fut achevé la construction d'un nouvel hôpital sur la colline, bâtiment reconstruit depuis et toujours utilisé.

L'année 1909 vit l'établissement de plusieurs nouvelles affaires à TROCHU: installation de la première banque, succursale de la Merchant's Bank, création d'un nouveau magasin d'épicerie et de quincaillerie dans la salle de bal de Marc de CATHELINEAU, ouverture du premier chantier de bois de charpente.

Ce fut aussi en 1909 que l'église Presbytérienne fut construite.

Une autre grande journée sportive eut lieu en 1909. A cette occasion, Xavier de BEAUDRAP fut le vainqueur de la course d'obstacles: son pris, un très joli mors en argent, offert par la firme de harnais à CALGARY, encore en possession de ses descendants.

Mais depuis 1907, on n'avait plus entendu parler du projet de la Canadian Pacific qui avait entrainé le déplacement de la ville de TROCHU et provoqué sa croissance. Pendant l'hiver 1909/1910, la Grand Trunk Pacific Compagny fit une étude dans le même sens et dès le printemps suivant commencèrent les travaux.

Les gens de TROCHU y montrèrent le plus vif intérêt. Ce n'était plus une fausse alerte; la voie ferrée progressait et provoquait de l'embauche, de nouveaux venus arrivaient, des commerces se créaient et la ville prospérait.

 

 

Construction de la voie ferrée, au fond le General Store

 

Maintenant que TROCHU s'était suffisamment développée, elle pouvait avoir son propre journal et en 1910 le TROCHU TRIBUNE fit son apparition sous la direction de Mc MARTIN & CLEMENTS.

Bien que les pionniers de TROCHU, à l'encontre de ceux des autres colonies de l'Ouest canadien, eussent placé au second plan les distractions sportives pour se consacrer avant tout au progrès économique, ils encourageaient les jeux de compétition. L'équipe de base-ball par exemple, menée par Edgar PAPILLARD, était de bonne qualité et recevait un soutien enthousiaste de la ville lors de ses rencontres avec celle de HUXLEY. Il y avait aussi une patinoire mais c'est surtout, vers les années 1910, l'orchestre qui faisait la fierté à TROCHU; à tel point que lorsqu'il manquait de jeunes gens ayant assez de talents, les français créaient obligeamment des emplois au grand magasin ou dans les ranchs pour faire venir des musiciens et les garder dans la région et dans l'orchestre.

Un kiosque à musique fut érigé dans la ville et tous les samedi soir on y donnait un concert.

De nombreux autres commerces s'installèrent dans la ville; les nouveaux venus étant pour la plupart d'origine anglo-saxonne, la colonie perdit sa prédominance française, néanmoins l'influence des fondateurs restait toujours très forte.

Pierre BAZIN

La colonisation des terres cultivables des alentours était alors étroitement liée à l'expansion de la ville elle-même; un de ses principaux moteurs fut le plan de financement organisé par le père BAZIN. Des amis français lui avancèrent l'argent nécessaire pour acheter des terrains qu'il revendit à crédit à des colons venant de l'Est canadien avec de grandes facilités de paiement. Malgré certains déboires, cette entreprise grâce au mouvement des capitaux et à l'augmentation de la population rurale qui en résulta, contribua beaucoup au développement de la région.

C'est alors qu'insensiblement le district qui vivait auparavant d'élevage devint une région de culture. Cependant les ranchers et les cow-boys continuaient d'y jouer un rôle important et les rodéos du Dimanche, qui se maintinrent pendant de nombreuses années, en sont une illustration.

Mais les socs des charrues retournaient inlassablement l'herbe de la prairie et, le labour à boeufs ou à chevaux étant laborieux et lent, dur pour les hommes et les bêtes, les fermiers firent appel à la machine à vapeur .

En 1914 fut créée la SOCIETE AGRICOLE de TROCHU dont le premier conseil se composait de:

L'honorable Duncan MARSHALL, Ministre de l'Agriculture à EDMONTON, Président honoraire.

Armand TROCHU, Président.

Harry DURRANT, fermier, premier vice-président.

E.R.D PORTER, Directeur de la Merchant's Bank, deuxième vice-président.

L.C. ECKENFELDER, fermier et marchand de bestiaux, secrétaire trésorier.

Administrateurs:

Les frères NICHOLL, pour les chevaux.

George STEWART, pour le bétail.

F.W. BERNARD, pour la volaille.

C.C. ROSS, pour le grain.

Leslie ROCH, pour les légumes.

C.I. PEARSON, pour le département des Beaux-arts.

Alec HALKENETT, pour les cochons et les moutons.

La liste de ce conseil où l'on ne trouve plus que deux français pour dix anglo-saxons est une illustration de la rapidité avec laquelle la petite colonie de TROCHU était alors absorbée par l'environnement de cet Ouest canadien si profondément différent des colonies francophones et traditionnelles du QUEBEC.

Mais revenons à 1910, rien ne laissait prévoir les événements à venir et les habitants de TROCHU, dans leur société agricole comme ailleurs, se montraient plein d'enthousiasme.

Dès l'année suivante eurent lieu des changements encore plus profonds qui tirèrent un nouveau trait dans l'histoire de TROCHU, car en 1911, la ville fut de nouveau déplacée

 

 

TROCHU valley, première avenue

La nouvelle ville

 

Une nouvelle fois, la voie ferrée fut la cause de la migration de la ville de TROCHU. En 1910, le travail sur la ligne du Grand Trunk avait progressé lentement mais sans interruption et on s'aperçut que le chemin de fer passerait non par la ville, mais à une certaine distance vers l'Est. Ce problème ne devait pas être insurmontable: le noyau de la colonie TROCHU avait déjà été déplacé et pouvait l'être à nouveau. En 1911, un nouveau plan fut établi, au Nord de la ville existante, parallèlement et juste à l'Ouest de la future voie ferrée et les habitants se consacrèrent avec ardeur au déménagement.

Des bâtiments furent transportés intacts et de nouveaux furent érigés sur le nouvel emplacement. Le grand magasin de TROCHU VALLEY toujours en expansion construisit un nouvel édifice et ajouta l'ancien à côté, le rendant ainsi plus grand et plus imposant. L'ancien magasin mesurait 50 pieds sur 60, le nouveau tout entier avait une façade longue de 100 pieds et 60 de largeur avec un étage spacieux utilisé comme salle de danse.

Un magasin d'ameublement, une bijouterie, un drug store vinrent compléter le centre commercial de la nouvelle ville.

Le premier conseil municipal fut élu en 1911, Hardouin de REINACH-WERTH en fut le premier maire et J. CAMPBELL Mc GREGER, le secrétaire.

En 1912, une nouvelle découverte fit la postérité de la région de TROCHU: un gisement de charbon à trois miles de la ville dans la vallée GHOST PINE. Auparavant, il y avait bien du charbon dans la mine de Red Deer River, mais c'était assez loin et peu accessible. Le filon de GHOST PINE fut une grande source d'échanges et de revenus car les colons pouvaient facilement aller le livrer à l'Ouest au pied des collines et revenir avec un chargement de bois de charpente nécessaire au développement de la ville.

Les trois mines de TROCHU, furent plus ou moins exploitées jusqu'en 1960, date à laquelle un incendie entraîna la fermeture de la dernière déjà fortement menacée par l'accroissement de la consommation du gaz.

Pendant les années qui suivirent le départ de Joseph DEVILDER et la dissolution consécutive de la Compagnie du Ranch de Sainte-Anne, les deux autres membres de l'association étaient restés à TROCHU et prenaient une part active à la vie de la communauté.

Armand TROCHU conservait ses fonctions de Post-master et continuait à vivre dans la vallée qu'il avait choisie. En 1907, il fut aussi nommé juge de Paix, mais il semble que cette position de juge ne lui convenait pas parfaitement et qu'il préférait s'occuper de la Poste et rendre visite aux gens.

Les ECKENFELDER avaient quitté leur première maison de rondins dans la vallée pour une plus grande demeure construite sur la colline par Marc de CATHELINEAU. En 1909, Léon ECKENFELDER avait acheté la boucherie des de BEAUDRAP sans pour autant abandonner l'exploitation de son ranch. En 1912, il s'associa avec le Colonel FELINE, également officier de Cavalerie française.

Léon ECKENFELDER sur Latour

FELINE, qui avait de l'argent, désira agrandir le fonds de commerce, il construisit une nouvelle halle à viande très moderne sur le nouvel emplacement de la ville. Mais il s'occupait aussi beaucoup de chevaux et fit venir de France en 1912 un étalon pur sang. Le cheval nommé Latour, fut aussi renommé comme étalon dans l'Ouest canadien qu'il l'avait été comme cheval de course en France.

Le Colonel FELINE était l'un de ces personnages pittoresques célèbres dans l'Ouest du pays. Il était réputé pour son jugement sur les chevaux. Il se rendit dans la plupart des foires non seulement à CALGARY, mais à NEW YORK et dans d'autres grandes villes américaines. Il était censé posséder une maison à NEW YORK et des commerces d'art en France. Aussi passa-t-il peu de temps à TROCHU. Néanmoins, il fit bâtir une maison qui était l'une des merveilles de la région et qui lui coûta aux environs de 13.000$, somme énorme pour l'époque.

La maison se trouvait sur la colline du côté de la vallée et, avec ses proportions majestueuses, elle ressemblait à un manoir européen. Elle était construite en ciment et comportait au rez de chaussée un grand vestibule entre une bibliothèque et une salle à manger comportant un magnifique mobilier Louis XIV, une sellerie richement garnie de tout l'équipement d'équitation dont le cuir était toujours reluisant grâce au cirage et à l'huile de bras des deux ordonnances du Colonel FELINE. Au premier étage, il y avait une chambre, un cabinet de toilette, une salle de bains et une nursery formant à elle seule un petit appartement pour le fils du Colonel, qui en fait ne vint jamais car il terminait ses études en Angleterre au Collège d'Eton.

Au second étage se trouvait les chambres des domestiques et le séchoir du linge. La maison comportait un chauffage central mais la construction étant mal adaptée au rude climat de l'ALBERTA; les tuyaux qui se trouvaient dans les murs gelaient et éclataient tous les hivers. Il y avait l'eau courante dans chaque chambre et naturellement dans les salles de bains et un magnifique système d'éclairage au gaz qui, tantôt ne marchait pas, tantôt fusait si fort qu'il risquait de mettre le feu.

Le Colonel FELINE persuada les ECKENFELDER de partager sa maison dès l'hiver qui suivit sa construction, mais il manifestait sa réprobation lorsque Madame ECKENFELDER aidait à la cuisine ou à n'importe quel travail ménager. De telles tâches, pensait-il, étaient réservées aux domestiques qui étaient d'ailleurs en nombre suffisant: en plus des deux ordonnances, il y avait un cuisinier, une laveuse et la femme de chambre de Madame ECKENFELDER.

Contrairement à la plupart des aristocrates du vieux continent le Colonel FELINE n'adopta pas les coutumes de l'Ouest canadien, selon lesquelles le personnel de service faisait partie de la famille. Il resta fidèle à la séparation des classes sociale: la famille mangeait dans la salle à manger et les domestiques dans la cuisine.

Pendant la guerre de 1914, FELINE quitta TROCHU pour se mettre à la disposition du Gouvernement Français. Plus tard, il fit quelques apparitions sporadiques et vendit sa grande maison en 1920.

En 1912, un des fondateurs de TROCHU quitta la région dans de tristes circonstances: ayant perdu sa jeune femme américaine dans un triste accident, Hardouin de REINACH-WERTH s'en alla vivre aux Etats-Unis.

B. de CHAUNAC aussi quitta TROCHU à cette époque pour l'île des Pins à Cuba. Il vendit en partant son écurie aux frères SHERIDAN qui, en voyant les premières automobiles faire leur apparition, la reconvertirent en garage.

L'année 1912 avait vu les longs rubans d'acier du Grand Trunk approcher de TROCHU. Ce ne fut cependant qu'en 1913 que la première locomotive cracha sa fumée dans la petite ville et en Mars 1914 que fut réalisé la première liaison directe avec CALGARY. Presque toute la population participa dans la liesse au voyage inaugural .

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Les tournants de la guerre

 

En 1914, les pionniers français de TROCHU, qui étaient presque tous d'anciens officiers, eurent à coeur de retourner servir leur patrie d'origine.

Xavier de BEAUDRAP, partit avec ses cousins mais étant né au SASKATCHEWAN, il dut servir d'abord dans la Légion Etrangère, ensuite dans l'armée britannique.

Armand TROCHU, qui avait dépassé l'âge du service actif était resté seul sur place pendant que ses compatriotes allaient à la guerre. Il s'y maintint jusqu'en 1917 lorqu’une première crise cardiaque le décida à rejoindre sa femme et ses trois filles . Peut-être aussi la vie n'était-elle plus tout-à-fait la même à TROCHU, et nous ne possédons aucun témoignage sur son état d'âme lorsqu'il quitta la tranquille vallée qu'il avait découverte 14 ans auparavant et la petite ville qui portait son nom.

Armand TROCHU finit ses jours paisiblement dans son petit village des Deux-Sèvres, à SAINT-CLEMENTIN, où il mourut le 5 Mars 1930 d'une nouvelle crise d'angine de poitrine.

Le retour à la paix ne permit donc pas à TROCHU de retrouver son caractère d'autrefois. De l'équipe de français passionnés, beaucoup avait été tués à la guerre, d'autres préférèrent rester en France, très peu revinrent. Parmi eux, Edgar PAPILLARD, Léon ECKENFELDER et Xavier de BEAUDRAP.

Edgar PAPILLARD avait acheté le Grand Magasin de TROCHU en 1910 et en assura à nouveau la direction jusqu'à sa destruction par l'incendie de 1922. En 1930, les PAPILLARD suivant l'exemple de leurs compatriotes, retournèrent vivre en France où il décéda en 1962.

Ce fut en Août 1919 que Léon ECKENFELDER et sa famille revinrent habiter TROCHU. Il essaya de reprendre sa boucherie, mais la commerce s'était beaucoup détérioré pendant son absence et ce fut un échec. Aussi en 1921 s'installa-t-il à EDMONTON comme maître de chasse de la Province. Il mourut en Mai 1923. Sa veuve, après la mort de son propre père revint avec sa mère, vivre à TROCHU de 1932 à 1945.

Xavier de BEAUDRAP, le benjamin des pionniers, acheta la ferme de François de TORQUAT qui avait été tué pendant la guerre, l'exploita lui-même et se construisit une maison pour sa jeune femme qu'il épousa à Saint-Malô.

Au cours des années, les de BEAUDRAP ont agrandi et amélioré leur ferme tout en élevant leurs trois garçons et leurs trois filles. Ils constituent la seule famille d'origine française de TROCHU.

Aujourd'hui dans la petite ville, ne subsistent plus que de rares vestiges du passé: quelques vieux bâtiments mais dont peu d'anciens peuvent raconter l'histoire, il y a encore quelques personnes dans la région qui parlent couramment le français, un grand portrait d'Armand TROCHU à l'hotel de ville, certains habitants qui prennent soin de prononcer correctement le nom de TROCHU avec le "o" bref comme "odd" au lieu de "old", "o" long).

Dans la vallée du Ranch de Sainte-Anne, le souvenir du passé se fait davantage sentir. Le bâtiment en rondins entièrement restauré où vécurent les ECKENFELDER est toujours là. La maison d'Armand TROCHU a été achetée et déplacée en 1918 , mais la vieille maison de Joseph DEVILDER est encore à sa place elle est occupée par Louis et Lorene FRERE . De l'autre côté de la vallée, on peut voir la dépression du terrain où se trouvait la crémerie, et le ruisseau, qui procurait l'eau des premiers colons, continue à murmurer. Le pont du chemin de fer a été comblé par un remblais de terre.

Il est encore possible, en connaissant l'histoire de TROCHU, de percevoir un écho des temps anciens et quelques chose de la gaieté, de la grâce et du charme, ainsi que de l'ambition de la petite communauté d'aristocrates français.

Les traditions dans l'Ouest canadien sont fragiles. Elles disparaissent facilement dans la bousculade de notre temps. Dans le cas de la petite ville de TROCHU, il subsiste un peu de la culture d'un autre continent qui, incluse dans la trame de la civilisation outre-Atlantique, se trouve préservée de la disparition.

 

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(cliquez sur la couverture du livre)

Généalogie des pionniers