Victor HUGO & TROCHU

Quand le 1er mars 1871 l'Assemblée nationale adopta les préliminaires de la paix, Trochu, les généraux et les officiers votèrent pour et plusieurs exposèrent à la tribune les raisons de leur vote.

Cette attitude, autrement digne que celle des énergumènes qui prêchaient la lutte quand elle n'était plus possible, fut violemment dénoncée et injuriée par eux.

On vit dans les couloirs de la Chambre M. Victor Hugo, coiffé d'une casquette de garde-mobile, se répandre en invectives contre les hommes de guerre qui conseillaient la paix.

Le général Trochu ayant doucement persiflé cette pose théâtrale, le poète, atteint dans son immense vanité, s'en vengea plus tard en l'injuriant en vers et en prose, avec l'intime conviction que l'infortuné gouverneur resterait écrasé sous ses détestables jeux de mots.....

Et voilà qu'un jour j'acquis la certitude que Trochu ignorait les anathèmes du demi-dieu !.... *

Participe passé du verbe Tropchoir, homme

De toutes les vertus sans nombre dont la somme

Est zéro, soldat brave, honnête, pieux, nul,

Bon canon, mais ayant un peu trop de recul,

Preux et chrétien, tenant cette double promesse,

Capable de servir ton pays et la messe,

Vois, je te rends justice ; eh bien, que me veux-tu ?

Tu fais sur moi, d'un style obtus, quoique pointu,

Un retour offensif qu'eût mérité la Prusse.

Dans ce siège allemand et dans cet hiver russe,

Je n'étais, j'en conviens, qu'un vieillard désarmé,

Heureux d'être en Paris avec tous enfermé,

Profitant quelquefois d'une nuit de mitraille

Et d'ombre, pour monter sur la grande muraille,

Pouvant dire Présent, mais non pas Combattant,

Bon à rien ; je n'ai pas capitulé pourtant.

Tes lauriers dans ta main se changent en orties.

Quoi donc, c'est contre moi que tu fais des sorties !

Nous t'en trouvions avare en ce siège mauvais.

Eh bien, nous avions tort ; tu me les réservais.

Toi qui n'as point franchi la Marne et sa presqu'île,

Tu m'attaques. Pourquoi ? je te laissais tranquille.

D'où vient que ma coiffure en drap bleu te déplaît ?

Qu'est-ce que mon képi fait à ton chapelet ?

Quoi ! tu n'es pas content ! cinq longs mois nous subîmes,

Le froid, la faim, l'approche obscure des abîmes,

Sans te gêner, unis, confiants, frémissants ?

Si tu te crois un grand général, j'y consens ;

Mais quand il faut courir au gouffre, aller au large,

Pousser toute une armée au feu, sonner la charge,

J'aime mieux un petit tambour comme Barra.

Songe à Garibaldi qui vint de Caprera.

Songe à Kléber au Caire, à Manin dans Venise,

Et calme-toi. Paris formidable agonise

Parce que tu manquas, non de cœur, mais de foi.

L'amère histoire un jour dira ceci de toi :

La France, grâce à lui, ne battit que d'une aile.

Dans ces grands jours, pendant l'angoisse solennelle.

Ce fier pays, saignant, blessé, jamais déchu,

Marcha par Gambetta, mais boita par Trochu.

* Vital CARTIER -" Un méconnu le général Trochu ", d'après des documents inédits - Librairie académique Perrin 1914 - page 139.